lundi 27 janvier 2020

NEOM - chapitre 25



Ils se tenaient tous deux face à face, en silence, assis à une table du bar à alcôves moderniste où ils s’étaient déjà rendus quelque temps auparavant.

Agathe, le visage fermé, semblait se contenir. Elle n’avait pas prononcé une parole depuis la fin de la mission.

« Ca va ?, osa Julian en scrutant son regard.

Mais elle demeura silencieuse, l’évitant presque.

« Tu … Oui je sais, ca a été dur.
-       Comment as-tu pu faire ca, Julian ? ».

Il se sentit comme frappé au cœur.

« Faire quoi ?
-            Gagner. Gagner encore l’épreuve. Jouer la carte de la compétition !
-            Mais Agathe, se défendit-il. Je … Je ne l’ai pas fait, au contraire !
-            Explique-moi alors comment tu as une nouvelle fois remporté l’épreuve ! Ecoute, j’ai bien vu, les deux à mes cotés, l’entrain qu’ils y mettaient ! Ils étaient comme possédés ! Et toi, impassible, tu les dépasses !
-            Je … Je ne me l’explique pas. Je suis allé au contraire lentement, sans excès …
-            Et me voilà éliminée à présent !
-            C’est une bonne chose !
-            Nous voilà séparés !
-            Uniquement pendant certaines heures de travail.
-            Je ne sais pas, si je parviendrai jamais à te regarder comme avant, après ça.
-            Agathe, je t’en conjure, crois-moi. Je n’ai rien fait pour …
-            Si tu savais le mal que ca m’a fait ! Mettre fin à tant de vies. Trente deux, Julian, trente-deux ! J’ai … J’ai du prendre sur moi pour ne pas à chaque fois …
-            Agathe …  Tu es bouleversée et à cran. Tu ne vois plus les choses avec tout le recul nécessaire.
-            Froidement c’est ca ?
-            Je dirais lucidement …
-            Comment peux-tu … ?
-            C’est possible, Agathe. Tu considères que tu les as tués. En un sens c’est exact. Tu as choisi l’individu et le mode opératoire, et tu as défini le moment.
-            Comme si j’étais Dieu !
-            Tu n’es que l’exécutante. L’exécutante de leurs ordres. Et donc des siens.
-            Quelles balivernes ! Comment justifier l’injustifiable !
-            Tu prends tout à cœur comme une enfant parce que tu es au bord de toi-même. Ecoute, je n’ai absolument pas vécu l’épreuve de la façon dont tu l’as vécue, je ne l’ai pas subie, je n’ai en rien été passif. Ces êtres, je les ai accompagnés un à un par mes prières. Je n’ai pas choisi les plus vils mais les plus fragiles. Je les ai délivrés de leurs souffrances.
-            Ma parole … Mais oui ! Tu te prends pour Dieu !
-            Certainement pas. Son bras armé tout au plus. Un bras placé de fait ici, à exécuter cette tache sans l’avoir voulu. Et puis …
-            Et puis quoi ? ».

Il avala une gorgée de bière et posa sa main sur la sienne en inspirant.

« Agathe je l’ai fait !
-            Quoi ?
-            Ce qu’ils …
-            Tu …
-            Oui !
-            Mais je pensais que …
-            Oui je sais !
-            Tu m’avais dit que …
-            Oui je me souviens. Mais dans le cœur de l’action …
-            Tu …
-            J’ai agi.
-            Tu es fou !
-            J’ai choisi.
-            Tu te mets en danger de mort.
-            Peut-être, et après !
-            Tu ME mets en danger de mort !
-            Toi ? Mais au nom de quoi ?
-            Parce qu’ils vont faire le lien avec moi, qui suis la seule à être à tes cotés depuis le premier jour !
-            Aucune preuve, aucun indice … A supposer que tout soit enregistré chez moi, tu m’as encouragé très nettement à ne pas le faire. Donc …
-            MERDE ! ».

Elle se leva précipitamment et attrapa son manteau.

« Je t’avais prévenu.
-            Quoi ?
-            Je suis une va-de-la-gueule. Et rien d’autre. Une rebelle d’opérette. Une qui mouille au froc, qui a vécu dans la peur et le dénuement extrême pendant des mois. J’étais à Paris, pas à Berlin. La faim, la peur d’être tuée, la nécessité de tuer, le viol à plusieurs, j’ai tout eu. Alors ici ! »

Elle baissa les yeux.

« Ici je venais chercher la paix. Je veux dire, quitter mes peurs. Et voilà que tu les ravives …
-            L’objet de tes peurs est dans ta tête et pas ailleurs. Tu ne prends aucun risque, c’est moi qui les ai pris. Moi et personne d’autre.
-            Ils sauront. Ils savent tout.
-            Sans doute. Sans doute sommes-nous en cet instant enregistrés.
-            Ca me paraît évident.
-            Une pièce supplémentaire à mettre a ton actif alors. Ecoute, tu n as rien à gagner à m’abandonner d’un instant à l’autre. Si tu fais cela alors c’est là que tu attires l’attention sur toi et te mets en danger. Sois logique. Si mon appartement était filmé pourquoi m’auraient-ils laissé faire ?
-            Remonter jusqu’à eux via toi. Moucher leur mouchard.
-            Eventualité crédible. Donc t’éloigner ne change rien. Sinon à t’isoler dans tes propres peurs.
-            Je … Elles ont pris le contrôle, Julian. Regarde, je tremble et te regarde à présent comme un ennemi.
-            Ton seul ennemi véritable ce sont tes peurs. Tu les as créées, à toi de les chasser.
-            Tu n’as pas vécu ce que j’ai vécu !
-            J’ai vécu d’autres choses.
-            Et ?
-            J’ai vaincu. Ce que j’ai réussi à faire pourquoi échouerais-tu ?
-            Parce que je n’ai pas ta force !
-            Je suis tout sauf fort. Simplement impulsif.
-            Tu as toujours vécu dans du coton.
-            J’ai jusque là vécu avec un manque énorme. Agathe, j’ai l’impression de tout juste commencer à être moi-même. Ne me laisse pas tomber à ce moment-là. C’est tout bonnement absurde ! »

Il la vit baisser les yeux, enfiler son manteau, relever une mèche, puis lui adresser un regard affolé.

« Ne m’en veux pas. Je … Je ne suis pas mauvaise. Simplement trop lâche. Je ne peux faire autrement ».

Ce furent ses derniers mots.



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