lundi 20 janvier 2020

NEOM - chapitre 18



Il se tenait prostré depuis plus d’une heure, le visage blême et le regard éteint d’avoir versé trop de sanglots. Quatre heures du matin, indiquait l’horloge numérique clignotant dans l’immense salon livré à la nuit.

Sa bouche était sèche et son estomac lourd. Il n’aperçut même pas le Première Génération en forme de plateau glissant lui apporter un double whisky on the rocks.

« J’ai rien commandé.
-       Cela vous détendra, lui répondit la voix.
-       Ca paraît difficile.
-       Ca l’est. Mais ce n’est pas impossible. Car la vie continue.
-       Plus jamais les choses ne seront comme avant après ce qui s’est passé.
-       Et c’est tant mieux Julian. Il est l’heure de se réveiller.
-       Se réveiller de quoi ?
-       D’un trop long sommeil de votre conscience.
-       De quoi parlez-vous ?
-       De cette répétition
-       Répétition ?
-       Oui.
-       Mais … De quoi ?
-       De la scène originelle, Julian, celle qui est depuis si longtemps enfouie. Ne voyez-vous pas de quoi je parle ?
-       Pas … Pas vraiment
-       Entrevoyez-vous intuitivement quelque chose ?
-       Non.
-       Alors fermez les yeux. Et regardez au dedans ».

Lorsqu’il s’exécuta, Julian visualisa une pièce renfermée laissée dans la pénombre.

« Voyez-vous quelque chose ?
-       Tout est sombre.
-       Qu’y a t-il dans cette pénombre ?
-       Eh bien … Moi …
-       Etes-vous seul ?
-       Je … Je ne sais pas …
-       Que ressentez-vous ?
-       Je … De la peur.
-       De la peur, oui. Peur d’être seul.
-       Il n’y a pas un bruit.
-       Difficile pour un si petit bonhomme pas vrai ?
-       J’ai peur du noir. Pourtant d’habitude …
-       Il y a quelqu’un !
-       Oui
-       Mais là …
-       Personne !
-       Ils sont partis ?
-       Oui !
-       Ils vous ont laissé seul ?
-       Oui !
-       En plein milieu de la nuit ?
-       Oui !
-       Votre mère est partie ?
-       Avec lui, oui.
-       Comment était-il lors de son départ, Julian ?
-       Immobile.
-       Il ne bougeait pas ?
-       Non.
-       Respirait-il seulement ?
-       Ca je ne sais pas.
-       On ne vous l’a pas dit ?
-       Je ne sais pas. Je ne parlais pas.
-       Vous n’étiez pas en âge de parler à un an …
-       Non.
-       Votre mère, quand elle a emporté votre père, était-elle seule ?
-       Non, il y avait des gens.
-       Des gens comment ?
-       Des gens avec des drôles de tenue. Des en blanc et des en bleu.
-       Des médecins, Julian. Et des pompiers.
-       Je ne sais pas.
-       Ca semble cohérent non ?
-       Oui.
-       Pourquoi étaient-ils présents chez vos parents Julian ?
-       Je ne sais pas
-       Pourquoi étaient-ils tous autour …?
-       Autour de …
-       Oui, Julian.
-       De … De papa.
-       Le petit Julian ne savait pas, ne pouvait pas savoir. Mais le grand Julian, lui, qu’en pense t-il ?
-       Julian pense que papa venait de mourir.
-       Voilà.
-       Que maman en pleurs l’emmenait au cimetière
-       Voilà.
-       Qu’elle pleurait tant qu’elle m’a oublié.
-       Voilà.
-       Qu’elle a mis longtemps, trop longtemps, à revenir.
-       Voilà.
-       Que quand elle était plus là il faisait tout noir.
-       Voilà.
-       Qu’on m’a pas dit papa est mort.
-       Oui.
-       Qu’elle est rentrée sans lui après.
-       Qu’avez vous ressenti alors quand vous avez enfin compris que papa n’était plus ?
-       Je sais plus. Maman est partie derrière la porte et papa aussi, ils m’ont laissé seul longtemps et puis maman est revenue seule de derrière la porte sans papa.
-       Avez-vous alors eu envie d’aller voir derrière la porte ?
-       Pouvais pas.
-       Pourquoi ?
-       Savais pas marcher, et puis avais fait.
-       Dans la culotte ?
-       Oui. Beaucoup. Ca sentait sale.
-       Oui ca sentait sale.
-       Puni.
-       Vous étiez puni ?
-       Pour ca maman et papa partis et maman rentrée sans papa.
-       Papa a fait quoi ?
-       Abandonné Julian.
-       Oui.
-       Abandonné Julian, répéta t-il en pleurant.
-       Oui Julian …
-       Abandonné Julian !, cria-t-il en s’effondrant.
-       Voilà. Voilà Julian, tout est sorti. Enfin ! ».

La voix demeura longtemps silencieuse, le laissant expulser son mal. Puis, quand il fut enfin calmé elle reprit.

« Prenez une gorgée Julian. Je vais vous parler comme seul un père pourrait le faire.
-       Oui, balbutia l’enfant en attrapant le verre et en y trempant ses lèvres.
-       Vous n’avez pas tué votre père, Julian. Vous ne l’avez pas tué, il était mort avant, dans son lit. Votre mère était si effondrée qu’elle vous a laissé seul. Elle est rentrée abattue et vous a négligé quelque temps. Elle vous a laissé seul dans le noir plusieurs semaines. Elle ne pouvait pas faire plus. Elle était devenue son chagrin. Elle a eu besoin de plusieurs mois pour refaire surface. A partir de là elle a fait tout son possible pour vous.
-       Oui …
-       Vous n’êtes en rien responsable, Julian. Pas plus de la mort de votre père que de celle de Strogler.
-       Je … Strogler si !
-       Non.
-       J’ai appuyé sur …
-       Non.
-       Si, c’est mon doigt qui …
-       Vous n’êtes pas plus votre doigt que votre propre corps.
-       Je …
-       Où était l’intention Julian ?
-       Quoi ?
-       Quelle était votre intention ?
-       Ne pas le faire.
-       Voilà. Donc Julian n’y est pour rien. Je parle de votre être intérieur, le seul qui compte. Julian aimait Strogler. Julian voulait sauver Strogler.
-       Oui.
-       Julian n’est pas Igor.
-       Non.
-       C’est Igor qui a tué Strogler. Igor et le Comité.
-       Oui …
-       Ils l’ont fait exprès. Votre histoire ils la connaissaient. Ils voulaient vous soumettre.
-       Oui …
-       Ils n’y sont pas parvenus. L’intention est demeurée pure. Ils n’y ont pas accès.
-       Non.
-       Vos maitres ne vous maitrisent pas.
-       Non.
-       Vous êtes enfin devenu vous-même, Julian !
-       Oui.
-       Vous êtes devenu votre propre maitre. Enfin ! Ce jour est un grand jour. Vous venez de naitre, Julian. Regardez ! Le jour se lève sur Néom. Le jour se lève sur une nouvelle vie, Julian. Une chaine vient de se briser. C’est le cadeau que vous a fait Strogler avant de partir.
-       Oh mon Dieu, fit Julian en souriant enfin.
-       Son regard était épris d’amour pour vous, Julian. D’amour et de confiance. Et vous allez apprendre à vous en montrer digne.
-       Oui ! Ah, merci ! Merci !
-       A la votre Monsieur Dawn. Et bienvenue au monde des grands êtres en devenir ! ».




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