dimanche 19 janvier 2020

NEOM - chapitre 17



Il dut à force de cafés se contraindre pour à son tour ne pas tomber de fatigue, fermer les yeux lui étant interdit. Voir Strogler dormir aussi longtemps le rassura, le compte-à-rebours diminuait et avec lui la possibilité du pire.

Quand l’écrivain sortit de sa léthargie, il ne restait plus guère que quinze heures à tenir, c’est-a-dire moins de la moitié du temps de surveillance. Jusque là, pas un seul détail ne pouvait justifier la moindre méfiance, et Julian n’avait ainsi rien transmis au Comité des Juges et des Enquêteurs.

Pendant de longues heures il observa l’homme. Strogler prit un copieux petit déjeuner. Reçut la visite de son fils qui, sac-à-dos accroché, l’informa qu’il partait rejoindre deux amis pour la journée et ne rentrerait que fort tard. Puis se mit à son bureau, sortit du papier et écrivit près de trois heures, sans presque lever le nez des pages qu’il noircissait.

Julian tacha de faire des agrandissements afin de pouvoir découvrir en même temps la création en action, mais n’y parvint pas. Etait-ce un nouveau roman ? Strogler n’avait plus rien publié depuis 2027 et avait annoncé à la presse que son œuvre était dorénavant achevée. De quoi donc pouvait-il s’agir ? Ca ressemblait à une très longue lettre.

Il se saisit ensuite d’un ouvrage dans la bibliothèque. Julian reconnut Les misérables de Victor Hugo. Drôle d’idée que de relire ce classique archi connu ! Julian, en tant que lecteur, avait quelque peu fait l’impasse sur une partie assez considérable de ceux qu’on nomme les grands auteurs classiques, qu’ils soient français ou étrangers. Et s’était, outre les plus grands de l’anticipation, davantage concentré sur des auteurs relativement discrets de très grande qualité. Les misérables, c’est à peine s’il en connaissait l’histoire.

Strogler lut longtemps, puis s’assoupit.

Il restait encore cinq heures de surveillance.

Igor entra et s’approcha.

« Apparemment rien chez vous non plus ?
-       Rien de rien !
-       Rien de rien chez aucun de vous. Les cinq heures restantes vont être déterminantes.
-       Pourquoi êtes-vous si certains qu’il y a forcément un coupable ?
-       Parce qu’il y en aura au moins un ! C’est la seule certitude. J’imagine que pénétrer l’intimité de cet homme que vous admirez tant est un moment passionnant de votre existence.
-       Oui en effet.
-       Bien. Rien n’importe davantage dans la vie que d’apprendre.
-       Je suis d’accord.
-       Et quoi de mieux pour apprendre que connaître une épreuve ?
-       Pourquoi me dites-vous cela ?
-       Pour rien …», murmura Igor, énigmatique, avant de s’éclipser.

Strogler se réveilla trois heures plus tard. Avec difficulté il alla à la cuisine, se prépara un café, puis sortit quelques aliments sur le plan de travail, et commença à préparer ce qui ressemblait à un pot-au-feu.

Au bout d’une heure il revint au salon, se saisit des feuillets qu’il avait noircis, puis les introduisit pliés dans une enveloppe.
Il composa un numéro sur son APel.

« Un pli pour Timothy Strogler, je vous prie.
-       Adresse ?
-       Tour Manhattan. Huitième étage. Chez Monsieur et Madame Down.
-       Bien.
-       A livrer impérativement après minuit ! ».

A ces mots Julian frémit, sans comprendre pourquoi. Il demeura un instant interdit, vit Strogler raccrocher, entendit une sonnette.

Le terminal de Julian à cet instant afficha un signal.
TRANSMETTEZ !
Ce fut l’instruction.
Julian appuya sur enregistrer.

Un Première Génération entra chez Strogler, se saisit de la missive, puis ressortit.

Des tremblements incompréhensibles secouèrent Julian, il écarquilla alors les yeux.

Strogler venait de se rasseoir et prenait sa tête dans ses mains.

Julian appuya sur pause puis, s’exécutant, transmit la bande via le serveur. Il y avait exactement deux minutes. En apparence innocentes.

Ce n’est rien, songea-t-il en fixant Strogler immobile sur son fauteuil, le regard perdu.

Strogler au bout d’un quart d’heure reprit le chemin de la cuisine, vérifia la cuisson du pot-au-feu dans le four, sortit quelques aromates et les introduisit dans le plat.
Il s’attarda longuement à surveiller la cuisson.

Ouf, songea Julian, commençant enfin à se détendre.

Il ne restait que deux heures à peine.

Strogler s’assit face au four et attendit une demi-heure. Puis il sortit le plat et le posa bouillant sur le plan de travail.

Il se leva, alla vers les placards et de l’un d’entre eux sortit une bouteille de vin.

« Aux grands jours les grands crus », articula Strogler.

A ces mots Julian sentit une bouffée d’angoisse se saisir à nouveau de lui.

Strogler alors déboucha la bouteille, prit un verre, le remplit et y trempa ses lèvres.

« Chaque goutte compte », murmura Strogler.

Il attrapa une assiette, la remplit du plat préparé, s’assit à table et entama son repas.

« Alors, dit-il comme à lui-même, que penses-tu de ce dernier repas, l’ami ? Pas dégueu pas vrai ? ».

Le terminal à  nouveau afficha l’instruction TRANSMETTEZ ! Julian bondit et son doigt manqua rater l’icone adéquate.
Il sentit que les jeux étaient faits, que c’était inéluctable.

La caméra enregistrait.

« Se sacrifier pour la bonne cause, n’est-ce pas une œuvre bien plus grande qu’une œuvre littéraire ? Oh, je ne serai plus là, mais qu’importe !  Ma vie aura été riche. Inch Allah ! »

Et il engloutit le verre puis avala une bouchée.

Julian avança son visage en direction de l’écran. Ses yeux embués rendaient l’image presque floue. Il pouvait voir le visage de l’écrivain déguster chaque bouchée, comme si c’était la première, comme s’il venait de naitre à la vie.
La caméra tournait.
TRANSMETTEZ, ordonna le terminal.
Julian s’exécuta et transmit le second fichier.
Puis il vit Strogler quitter la cuisine, la bouteille et le verre dans les mains, retourner au salon, et y ouvrir un placard.
Sans réfléchir Julian appuya sur ENREGISTRER.
BIEN JULIAN, lui répondit aussitôt le terminal.

Strogler se servit un second verre, posa la bouteille pleine aux deux tiers, puis en trente secondes engloutit le vin.
Il posa le verre et sortit un carton du placard.
Puis l’ouvrit.

Julian écarquilla les yeux et …
« NOOOON ! », hurla t-il en découvrant à l’intérieur du carton un drone tueur.
SENTENCE RENDUE !, cracha le terminal. APPLIQUEZ LA PROCEDURE TROIS !
Le visage baigné de larmes et les mains tremblantes, Julian tacha avec difficulté d’ouvrir l’icone. Mais il tremblait tant qu’il n’y parvint pas.
Il ne voyait presque plus rien.
PROCEDURE TROIS, JULIAN !
« Je – OUI j’essaie ! », balbutia t-il bouleversé en tachant de recommencer.

C’est à cet instant qu’Igor pénétra dans l’alcôve.

« ESSUYEZ VOS YEUX. VITE ! », dit-il en lui tendant un mouchoir.
Tachant de se reprendre, Julian, terrorisé et au bord de l’évanouissement, les essuya.
Puis avança le doigt en direction de l’icône.

« Les épreuves permettent de grandir vite et d’apprendre beaucoup sur soi, Julian », lui murmura Igor en guidant son doigt.

Julian se retourna vers le Troisième Génération et, étouffant un hurlement, appuya.

Igor alors le saisit à la nuque et le colla presque à l’écran.

« Maintenant REGARDE. Et APPRENDS ! »

Le hurlement de Strogler lui déchira les entrailles, et pris d’un haut le cœur il se sentit vomir sur lui-même.
« APPRENDS ! », répéta Igor.

Strogler, pris de convulsions, approcha alors son regard de la caméra, comme s’il avait toujours su elle était.

Retenant un hurlement il regarda avec désespoir l’objectif, et au travers de lui, Julian, secoué de larmes.
Il semblait lui murmurer …
Lui murmurer presque …
Presque pour lui seul …
NE T’EN FAIS PAS POUR MOI.



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