jeudi 16 janvier 2020

NEOM - chapitre 14



Il l’aperçut de loin, assise sur un banc transparent, le regard songeur et la mine quelque peu sombre.

« T’as pas l’air dans ton assiette dis-donc.
-       Pas parvenue à dormir plus d’une heure. Ces pilules me font souvent cet effet-là.
-       Merde ! Fallait me dire que t’étais crevée.
-       Au contraire, aérons-nous et marchons, ça me fera le plus grand bien. Dès la nuit tombée je dormirai.
-       Tu veux aller où ?
-       Envie de découvrir les abords du Palais Présidentiel !
-       Tu te sens en mode souadiste ?
-       J’aime pas ce mec, jamais pu encaisser cette famille. Tout ce qu’on nous a raconté ces dernières années sur eux c’est que des bobards.
-       Et King Ari ?
-       Un sacré faux-derche, c’est comme ca que je le sens.
-       Sa meuf ?
-       Elle déguste sa Meg et ça se voit comme le nez au milieu de la figure. Elle a signé un truc qu’elle ne connaissait pas, on nous la sort comme la Reine de la Galaxie tous les cinq du mois, aussi figée qu’une statue, un sourire de glace au coin des lèvres.
-       Ecoute, moi je sais pas. C’est juste que ces récitations obligatoires, cette espèce de …
-       Tu peux le dire, de religion !
-       Ils les ont toutes abolies. Agathe …
-       Pour mieux nous imposer celle-là par en-dessous. Ecoute, toi je sais pas, mais tu te souviens quand ils nous l’ont sorti, le Ari, après ces trois années et quelques épouvantables sur tous les plans …
-       Oui …
-       J’y … ».

Elle hésita un instant puis lui attrapa la main.

« J’y ai jamais cru.
-       A quoi ?
-       A ce truc de sauveur !
-       Ah bon ?
-       Ca … Ecoute, même si ca paraît tiré par les cheveux, je suis pas loin de penser que ceux qui ont créé tous ces problèmes et ceux qui ont apportent la solution … ».

Elle le regarda fixement et toussa.

« C’est les mêmes !
-       Et pourquoi donc ?
-       Ben … regarde !
-       Quoi ?
-       Ce monde qui est notre. Nous !
-       Eh bien !
-       Ca te va ?
-       Pas plus l’un que l’autre. C’est comme ca !
-       Et ce n’est pas bon, Julian. Pas bon du tout. Ecoute, ici et dans les autres cités, actuelles et en cours d’achèvement, on sera peu. Les autres au dehors, tu sais ce qui leur arrivent … Ils crèvent tous les uns après les autres.
-       Mais non voyons ! Y’a de sacrés problèmes mais regarde comment les gens sont devenus violents.
-       Ils ne l’étaient pas, on a tout fait pour qu’ils le deviennent.
-       Un peu simple ton explication !
-       C’est la leur qui est simpliste. Perso je pense piger leur propagande et m’en prémunir. Ce qu’ils font c’est nous diviser, nous manipuler et nous exterminer. Un seul gouvernement mondial et une armée de robots et de drones, moi ca me fait tout de suite penser à toute la littérature de SF que je me suis ingurgitée plus jeune.
-       On est deux à l’avoir lue !
-       Mais apparemment pas deux à l’avoir comprise … », s’amusa-t-elle en l’invitant à se diriger en direction du parc.

Une cinquantaine de promeneurs en couple se partageaient un immense espace empli d’arbres et de fleurs, dans lequel volaient plusieurs centaines de papillons.

« Sublime cet endroit, murmura Julian.
-       L’apparence l’est, c’est certain.
-       Marrant que tu prononces ce mot. T’es la deuxième en peu de temps.
-       Ah bon ? Oui, on peut pas dire, c’est beau. Terriblement beau, fit-elle en étouffant un bâillement.
-       Ça te plait pas ?
-       Le décor si. Mais Julian, regarde les gens !
-       Eh bien ?
-       Tu trouves pas que y’a un truc qui cloche ?
-       Ben. non ! Ils ont l’air super bien, tous !
-       Justement, c’est bien ca le problème !
-       Que les gens aillent bien ?
-       Que les gens aient à ce point l’air de bien aller. Ecoute, je ne suis pas folle, ce contentement c’est pas humain. Y’a toujours un truc qui cloche dans la vraie vie. Là ils sont tous comme clonés, les robots font presque plus naturels. Impression d’être dans une fiction avec des mannequins payés pour jouer aux passants. ça me fout froid dans le dos. Pareil cette nuit à la boite, je ne sais pas si tu as senti, mais la plupart des gens qui dansaient autour de nous …
-       Arrête, ils étaient tous perchés !
-       Oui ils l’étaient. Mais pas comme nous, Julian !
-       C’est-à-dire ?
-       Ils étaient … Je ne trouve pas de mots. Tu vois, c’est comme après un lavage de cerveau. Reste que l’enveloppe. Une foule photoshoppée. Flippant.
-       C’est pour ca que t’as pas emballé ?
-       Franchement, embrasser une image de silicone quel intérêt !
-       Ecoute moi je peux te dire que ce que j’ai galoché c’était bel et bien humain !
-       Juste parce que t’as décidé que ca l’était ! Tu le dis toi même à mi- mots, les autres tu t’en fous ! Alors ! Je te dis pas que ceux que tu as embrassés étaient pas humains, je dis juste que comme tous ceux-là ils ont perdu toute humanité. Regarde ces sourires, comme ca sonne faux ! Regarde-le celui-là, il lui prend la main comme dans un soap, et elle c’est comme si elle se prenait pour Maria Carey. Ils sont tous jeunes, beaux, multicolores, bien habillés, propres sur eux. L’enfer !
-       Toi tu préfèrerais de la bonne gouinasse qui sente des aisselles.
-       Je préfèrerais juste ne pas me sentir aussi seule au monde ».
Il se retourna à ces mots et lui saisit les mains.

« Hey mais je suis là !
-       Pas vraiment …
-       Ben … si !
-       Julian, t’es tellement, je ne dirais pas comme eux, mais AVEC eux.
-       T’es chiée, je parle qu’avec toi depuis mon arrivée à Néom. Même ma mère et mes grands-parents, j’ai pas passé une minute avec eux.
-       Tu ne parles pas Julian. Tu ne parles pas ! T’es avec moi, tu ouvres la bouche, tu dis des choses, mais tu ne parles pas. Y’a que moi qui parle, qui te parle. Je vois bien que ce que je dis, ca te trouble parfois. Mais ca fait comme l’eau d’un lac, quand tu lances un caillou. Après quelques minutes ca redevient comme avant. Ca glisse sur toi.
-       Tu … tu voudrais me convaincre ?
-       Impossible de te convaincre. Non, juste envie de partager en fait.
-       Tu me désarçonnes tu sais.
-       Je vois ça, désolée, je voulais pas. Je te dis, juste parler. Juste vraiment parler comme le faisaient autrefois une femme et un homme ».



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