samedi 18 janvier 2020

Chefs d’œuvre du 7ème art - Vol au dessus d’un nid de coucou



Randall McMurphy est condamné suite à une accusation de viol sur mineure. Dans le but d’échapper à la prison, il fait en sorte de se faire interner en hôpital psychiatrique, ce qu’il parvient à faire en dépit de sa bonne santé mentale. Une fois admis dans l’établissement, il prend rapidement les choses avec détachement, s’amusant des autres pensionnaires, tous touchés par des maux différents. Mais il se heurte rapidement à l’impassible et taciturne infirmière en chef Ratched, ce qui va l’inciter à devenir toujours plus provocateur et à défier l’autorité de l’hôpital.

Adaptation dun roman éponyme sorti en 1962 et joué au théâtre dans les années soixante par Kirk Douglas, Vol au dessus dun nid de coucou fut proposé par Michael Douglas, le fils de Kirk, à Milos Forman, chef de file de la nouvelle vague du cinéma tchèque. Lequel, à la suite du printemps de Prague en 1968, sétait exilé aux Etats Unis, où il avait réalisé dans une relative indifférence Taking off, film portant sur le milieu hippie et la petite bourgeoisie.

Enthousiasmé par ce scénario portant sur la résistance à loppression au sein dun hôpital psychiatrique, et dont le parallèle avec lunivers sclérosant du communisme contre lequel il sétait érigé lui parlait, Forman se lança à corps perdu dans la réalisation de ce qui allait devenir un film culte couvert de récompenses, aidé par un casting de tout premier ordre. Au premier rang duquel Jack Nicholson, dont la prestation charismatique en diable constitue sans doute la matrice de ses grands rôles futurs, et Louise Fletcher dans le rôle glaçant de linfirmière en chef.

La dimension réaliste, presque documentaire, du film, sur cet univers si rarement visité par le cinéma qu’est l’asile, est ici renforcée par les conditions mêmes du tournage, où les acteurs, immergés dans un authentique hôpital psychiatrique, fréquentaient quotidiennement personnel médical et patients. La puissance de Vol au dessus dun nid de coucou tient à cette sensation denfermement et détouffement dans un décor aseptisé envahi par la blancheur – les murs, le mobilier, jusqu’aux tenues des patients, à lexception de McMurphy et de Miss Ratched -, où tout est règlementé à lextrême, concentrationnaire et immuable, jusqu’à ces hauts parleurs qui diffusent en permanence un fond musical sirupeux.

Lintrusion de McMurphy dans le quotidien du service tenu par une main de fer par linfirmière va nourrir les germes dune remise en cause de lordre existant. Charismatique, le personnage incarné par Nicholson offre un cocktail détonnant qui va non seulement le placer au centre de lattention de tous, mais faire dérailler la logique même de l’institution. Capable autant de provoquer que de manipuler, il va par ses insolences et ses initiatives parvenir à fédérer momentanément le groupe en faisant prendre conscience à la plupart de ses membres que des individus soudés et déterminés peuvent faire autre chose que subir et obéir au règlement.

La dramaturgie va donc sorchestrer autour de la lutte acharnée pour conserver ou conquérir le leadership, et autour du choix entre deux modèles antagonistes symbolisés par deux personnalités en tous points opposées. Incarnation implacable de lautorité, linfirmière en chef, dont le visage demeure en toutes circonstances inexpressif et fermé, nentend pas lâcher une once de ce pouvoir que la verticalité lui confère. Electron libre libertaire et sorte danti-héros de la contre-culture américaine, McMurphy est un rebelle dans lâme, cherchant autant à briser les carcans se dressant sur sa route qu’à prendre sur lui la lumière, y compris en jouant sur la faiblesse de caractère dautrui.

Au travers de cet affrontement, Forman formule une critique virulente de la société capitaliste, dont la psychiatrie représente un bras armé servant non pas à soigner des malades mais bien à punir les récalcitrants à coup de traitements chimiques, de privations de liberté, d’humiliations et délectrochocs. Le véritable sujet du film cest bien la répression sociale par le biais dune thérapeutique aux vertus plus qu’incertaines et lintolérance à la différence érigée en dogme scientifique.

A partir de quel moment un individu cesse t-il dêtre normal pour devenir fou ? Quarrive-t-il lorsqu’un individu dont la folie nest absolument pas avérée sintroduit tel un grain de sable au cœur du jeu social de la folie et tache de le dérégler ? A quoi cet ordre social est-il prêt pour maintenir son joug ? Et, puisque tous les pensionnaires de cet asile y sont de leur plein gré, et donc tenus en laisse et infantilisés avec leur consentement, seraient-ils la métaphore dune population soumise à une autorité calculatrice par simple fatigue à lidée daffirmer leur singularité ?  Voilà bien des questions dérangeantes que Forman pose à l’Amérique en dénonçant une société qui n’a que lapparence de la liberté, et réprime avec violence quiconque entend se défaire des rets du conformisme et de lobéissance.

Vol au dessus dun nid de coucou est bel et bien une fable sur le pouvoir, sur loppression, et sur ce qui advient quand on entend y résister. Une fable qui, commencée sur un ton presque comique par une galerie de portraits de névrotiques, sachèvera en tragédie.


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