vendredi 17 janvier 2020

Chefs d’œuvre du 7ème art - Séraphine



Wilhelm Uhde est un riche collectionneur allemand d'œuvres d'art. Fatigué de la vie grouillante de Paris, il sévade non loin de la capitale, à Senlis où il prend un appartement dans une grande demeure afin de savourer des moments de tranquillité. Nous sommes alors en 1912 et Wilhelm, découvreur de nouveaux talents, ne cache pas sa passion pour des peintres tels que Picasso et le douanier Rousseau. Il demande à Séraphine, une femme de quarante huit ans servante des lieux et autrefois bergère, de palier aux tâches ménagères. Cette femme un peu simple et au comportement bizarre, souffre-douleur d'un bon nombre de personnes, passe ses nuits à peindre secrètement dans son modeste logis sur des matériaux divers qu'elle récupère un peu partout. Au hasard de ses fréquentations Wilhelm découvre dans une riche demeure une peinture qui l'intrigue au plus haut point et il apprend que celle-ci est l'œuvre de Séraphine, qu'il va convaincre de son talent et pousser à n'avoir pour activité que la peinture.
Silhouette lourde et terrienne, Séraphine erre seule à la nuit tombée tandis que tout le monde somnole, rejoint à quatre pattes le long de la rivière et s’agenouille, en quête des pigments naturels avec lesquels elle pourra colorer ses compositions picturales, qu’elle recueille avec ses mains calleuses. Puis elle s’en va et se faufile dans la petite église de Senlis recueillir les restes des bougies. Au petit matin, tandis que le jour se lève, à même le sol de sa misérable chambre de bonne, suivant une inspiration dont elle attribue la paternité à la Sainte Vierge et aux anges, elle réalise loin des regards d’authentiques chefs d’œuvre sans même avoir une once de conscience du génie qui l’habite.
Cette pieuse femme sans le sou, éternelle vieille fille peu loquace aux allures de Bécassine, avec son chapeau de paille noire, ses jupes qui flottent aux vents et son parapluie, nous rappelle parfois Félicité, le personnage central de la nouvelle Un cœur simple de Flaubert. Née dans une famille très modeste, orpheline à un jeune âge, extrêmement solitaire, Séraphine Louis de son vrai nom semble capable de se connecter avec facilité aux beautés simples d’une nature à la source de laquelle sa sensibilité artistique puise des trésors d’inspiration. Demeurant immobile à l’abri des branches d’un arbre majestueux avec lequel elle entre en fusion et en communion, elle apparaît alors tout sauf malheureuse, indifférente à la misère de sa vie terrestre, tout comme elle le sera plus tard vis-à-vis de l’aisance matérielle que lui apportera provisoirement son mécène.
Le bouillonnement intérieur qui l’anime et la transporte entre foi mystique et folie est admirablement rendu par l’interprétation exceptionnelle de Yolande Moreau, qui ici trouve son plus grand rôle. Dans le regard plissé et les discrètes mimiques de cette comédienne qui donne le sentiment d’être toujours un peu ailleurs passent toutes les plus belles et les plus subtiles émotions.
Aux antipodes de ces biopics académiques qu’affectionne tant le cinéma français, ce magnifique film, dépouillé à l’extrême, de Martin Provost, fut couvert de prix et récompensé à sa sortie d’un succès public plus que mérité. Par la sobriété et l’épure de sa mise en scène, il parvient à épouser par petites touches impressionnistes la singularité d’une personnalité hors norme, celle d’une artiste autodidacte méconnue aussi discrète que surdouée, tout en rendant un hommage appuyé à son œuvre indémodable.


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