dimanche 26 janvier 2020

Chefs d’œuvre du 7ème art - Le juge et l’assassin



1893, Sud-Est de la France. Joseph Bouvier, officier réformé par l'armée, tente de tuer sa fiancée, Louise, puis de se suicider. Ses deux tentatives échouent. Quelques mois plus tard, sorti de l'asile, il vagabonde sur les routes escarpées de l'Ardèche, assassinant et violant plusieurs bergères. Un ambitieux juge de province, Emile Rousseau, va le traquer, puis tenter de gagner sa confiance pour obtenir sa condamnation.

Révélé en 1972 avec L'horloger de Saint Paul, où il entama une collaboration fructueuse avec Philippe Noiret, Bertrand Tavernier poursuivit avec Que la fête commence, sa première incursion dans un cinéma à contenu historique traité de manière extrêmement personnelle. Veine qu’il poursuivit en 1976 avec Le Juge et l'assassin, dont le récit est tiré d’un fait divers qui défraya la chronique judiciaire et divisa l’opinion publique en cette fin de XIXème siècle.

D’un coté il y a Joseph Bouvier, admirablement campé par un Michel Galabru totalement réinventé, perdu entre folie mystique et délires anarchiques, abusé adolescent par des prêtres, qui après avoir violé puis tué ses jeunes victimes se lave les mains dans un ruisseau puis implore le ciel.

De l’autre un juge – Philippe Noiret -, parfait notable de province, vivant seul avec sa mère, fruit d’une société bourgeoise on ne peut plus conventionnelle, et qui comprend qu’avec Bouvier il tient l’affaire de sa vie et la clef de sa future promotion.

Réformé à cause de ses déchainements de violence, Bouvier part au Nord de la France y retrouver sa fiancée, qu’il inonde de missives passionnées. Rejeté par celle-ci, il tâchera sans succès de l’abattre froidement, puis ratera son suicide en se tirant deux balles dans le crâne. L’année suivante il sera libéré par l’hôpital psychiatrique dans lequel il était enfermé, les médecins le diagnostiquant à tort guéri. C’est à partir de là qu’il entamera sa virée sanglante, se donnant pour folle mission de réveiller une France écrasée par l’injustice, en tuant d’innocentes bergères dans d’incompréhensibles accès de démence en se croyant missionné par Dieu.

Seul le juge Rousseau, enquêtant pendant cinq longues années, s’obstine à débusquer le coupable. Il réussit à effectuer un portrait robot qu’il envoie à tous les parquets, et parvient enfin à force de ténacité à se retrouver face à face avec Bouvier dont il conquiert peu à peu la confiance. Séduit, ce dernier passera rapidement aux aveux. Persuadé que Bouvier simule la folie, le juge l’enverra sans état d’âme à la guillotine.

Ce que dénonce Tavernier au travers de ce face-à-face entre un meurtrier et son juge, c’est la justice de classe régnant en ces années où la lutte des classes et l’antisémitisme de la France bourgeoise – nous sommes en pleine affaire Dreyfus - occupent les esprits. Ce ne sont pas tant les meurtres d’innocentes commis par un fou qui le scandalisent que l’extrême violence de cet ordre établi qui ne vit que de privilèges, et ne juge point Bouvier à cause de ce qu’il a fait mais bien à cause de ce qu’il est – un pauvre hère anarchiste.

Ce qu’expose et dénonce Le juge et l’assassin, c’est un temps de désolation et de violences où règnent les fanatismes, fanatismes contre lesquels s’érige un cinéaste rendant hommage à la Commune. Fanatisme de ces dames patronnesses qui font signer des manifestes contre le traitre Dreyfus à des clochards contre une assiette de soupe populaire. Fanatisme qui conduit à bruler en place publique les œuvres d’un certain Emile Zola. Fanatisme religieux qui ronge Bouvier, demandant à la Vierge de lui rendre sa fiancée aussi blanche que la neige. Fanatisme d’une populace à laquelle cette bourgeoisie si méprisante, qui à cette même époque envoya périr dans les mines plus de deux mille cinq cent enfants âgés de moins de quinze ans, jettera en pâture la tête d’un pauvre fou.


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