lundi 8 octobre 2018

Chefs d’oeuvre du 7ème art - Scarface



Sorti au tout début des années Reagan en 1983, le Scarface de Brian de Palma vient cinquante ans après celui d’Howard Hawks. A l’ère de la prohibition de l’alcool succède celle du trafic de cocaïne, à l’immigré italien un cubain ennemi du régime communiste de Fidel Castro.

Autres temps autres mœurs, le film noir ici se mue en opéra paranoïaque sanguinolent aux accents gore, construit en deux parties. Une première comptant l’ascension d’un petit caïd inculte, paranoïaque, mégalomane et obsédé par l’argent et la réussite. Une seconde lui répondant, mettant en image sa lente et inexorable chute. Et avec elle le suicide du rêve américain.

L’action est passée de Chicago – le film de Hawks – à la Floride, celle de la coke, un état de débauches en tous genres, de soleil et de moiteur, ou les couleurs sont comme les chemises de l’anti héros Tony Montana, criardes. Mégalomane et prêt à tout pour oublier le mépris dans lequel le tient sa propre mère, laquelle lui avait prédit sa chute avant même son ascension, le petit caïd cubain est un obsédé, un obsédé du fric et d’une réussite ou l’on ne doit rien à personne, et ou l’on n’hésite pas à trucider quiconque se met sur votre voie. Prive d’empathie, de socle, d’éthique, ce chien fou est comme un bolide incontrôlable lâché dans un univers ou la vulgarité, la perversion, la violence et le mensonge vous assurent comme au Casino un tour de manège en plus.

Dans la cour des miracles qu’il fréquente et à laquelle il se heurte, Montana fait office de champion sur tous les plans. FUCK – le film en compte 207 prononcés sur ses 2h45 – est son mantra, ce mot-insulte est comme un langage en soi dans la bouche d’un personnage manquant tellement de vocabulaire que seules les armes semblent compléter un dispositif sensoriel et intellectuel des plus maigres. Ce personnage central est pire qu’une bête, en même temps un symptôme de l’époque, un mutant, un robot de l’intelligence artificielle avant l’heure, programmé pour tuer puis s’autodétruire en un double mouvement catalysant l’insignifiance comme horizon. Tout ce qui aura été accumulé in fine sera détruit sous les balles et par le feu. Tony Montana, nous dit De Palma, c’est rien. Une gesticulation sans conscience, une action dénuée de pensée, juste une accumulation de nerfs qui se débattent dans un vide sidéral qui lui tient lieu d’être.

Il est cocasse de constater que cet absolu contre-exemple dont le réalisateur tire un portrait à boulets rouges – c’est peu dire que le film est un énorme éclat de rire à la face de son personnage principal – sera devenu avec les ans comme une référence pour bien des jeunes quelque peu dénués de conscience. Cette attirance envers un personnage vide qui n’est au même titre qu’une star de rap qu’une  image virtuelle dégradante aura donc créé des émules, et la dimension plus qu’ironique, ravageuse du film envers son héros aura échappé à bien des fans de Scarface.

Ce que dit le film c’est que cette époque d’hyper-matérialisme créée des nains grotesques, grotesquement attifés, aux intérieurs criards d’un mauvais gout hallucinant, incapables d’articuler ne serait-ce qu’une seule phrase faisant sens et confondant autorité et force intérieure avec des sautes d’humeur faisant penser à un dessin animé de Tex Avery.

Car Tony Montana qui est-ce d’autre que Vil Coyote en chemise rouge à jabots avec des pompes de mac, des grosses chaines bling-bling, trois prostituées dans chaque bras qui lui piquent ses Rolex, un gars d’un mètre soixante dix gros maximum dont la seule expression faciale est un rictus. Un gars incapable d’articuler, qui parle comme on crache de la bouillie, qui fait au froc devant maman. Et se fait littéralement flinguer dans sa propriété de luxe après nous avoir imposé la fumée de ses cigares infects dans des bains moussants soap opéra.

Il fallait tout le génie du grand Al Pacino pour parvenir, lui l’acteur shakespearien, à cette absolue caricature cartoonesque, et celui du grand De Palma, qui ici brosse à coups de pinceaux pleins d’hémoglobine le portrait d’une Amérique dégoulinante de vulgarité bouffonne. 


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