mercredi 12 septembre 2018

Sundance 4 - Climax


Grondin arriva, fourbu. Il avait ces derniers mois perdu beaucoup de forces, on lui avait diagnostiqué un cancer de la gorge. Il marchait avec une canne, pouvait à peine parler tant cela lui faisait mal. On lui avait donné un petit carnet ou il pouvait écrire ses demandes. Valérian fut bouleversé de voir son adorable pépé si mal en point, et le vieil homme fit son possible pour le rassurer en écrivant sur son cahier Je souffre jamais quand tu es là mon biquet.
Suzanna descendit de la chambre pour la première fois. Elle prit la première place à table, s’était habillée comme Marie Madeleine, une robe couleur terre, un voile, un onguent ocre sur les lèvres, discret. Que le sang se voie, murmura t-elle en baissant les yeux sans une larme. Elle joignit les mains, et telle une pénitente, bénit le repas.
Laure apporta le plat. Charles avait préparé un gibier. Il leur expliqua le sens, celui de la cène, l’animal sacrifié, le sang en guise de sauce, la purification. Nettoyons nos corps puis nos ames. Tout vêtu de blanc, Expédit en bout de table se signa trois fois, et fut servi en premier.
Le père ivre apparut au moment juste ou fut avalée la dernière bouchée.
Découvrant son fils, le visage ravagé par la colère, le grand-père se revit lui même, et fut à deux doigts de défaillir. Les images se mêlèrent, celles de ce passé de désespoir et celle du présent, se telescopant au coucher de son existence. Il sentit à l’apparition de Pierre que sa vie sur terre cesserait enfin ce jour-là, 31 décembre 1989, dans cette cuisine même, qui était comme la réplique de la précédente.
Pierre se précipita sur son épouse, et la giffla. Elle demeura immobile. La seconde giffle la fit saigner, les gouttes de sang maculèrent la robe claire. Grondin était tétanisé, Valérian hurlait, mais Laure, Charles et surtout Expédit souriaient étrangement, et Suzanna telle une vestale encaissait les coups en silence, un puis deux puis cinq, ses blessures à peine cicatrisées se rouvrirent, plus Pierre la frappait et plus son sourire devenait éclatant, ce qui l’excéda et fit encore davantage rugir en lui la Bête.
Il hurla Salope, Trainée, Pute, Chienne, Morue, Garce, Putain, Je vais te crever, Je vais te niquer ta face, Je vais te foutre en lambeaux. Il hurla des minutes durant toutes les insanités existantes au point de se trouver sec, tout le vocabulaire, tous les crachats avaient été expulsés, il ne lui restait plus que la violence physique, celle d’un fou, celle d’un possédé.
Alors il se redressa tel un cobra et frappa, frappa, frappa encore comme un forcené.
Jusqu’à ce que lentement, le sourire aux lèvres, son ainé se lève puis s’interpose.
Jusqu’à ce qu Expédit advint.
Se tint là.
Face à son Père.
Face à la Bête.
Il la regarda droit dans les yeux.
La Bête frémit, trembla puis hurla.
Elle voulut le réduire en cendres mais n’y parvint pas.
Elle tacha de le séduire, de le corrompre mais n’y parvint pas.
Alors d’un geste brusque et désespéré elle frappa.
Une fois, deux fois, trois fois.
Sans résultat.
Désarconnée elle le fixa.
Il tint fièrement son regard jusqu’à lui faire baisser les yeux.
Elle s’accrocha à son dernier souffle.
Se saisit de l’enfant.
Le souleva de terre.
Valérian hurlait.
Suzanna, figée en un sourire radieux, ne bougeait pas et attendait.
Et la Bête précipita l’enfant tête en avant de toutes ses forces contre le mur.
Une fois.
Puis deux.
Puis trois.
Et la tête s’ouvrit.
La tête d’Expédit s’ouvrit.
Grondin à cette vision lacha un dernier souffle.
Il ne put voir qu’un fragment d’instant avant de passer à trépas l’Œil s’extraire de la tête.
Son petit fils entrait sa main dans sa tête ouverte en deux.
En extrayait le Troisième Œil.
Le sortit.
Le leva alors Haut.
Puis le descendit en le positionnant face au regard de la Bête.
Qui en un cri lacha Pierre, l’abandonna et s’évanouit.
A cet instant Suzanna exultante cria Hosannah et plongea dans les bras de son homme.
Tous deux, prenant les mains de Charles et de Laure, retrouvant leurs aimés, et soulevant Valérian pour le consoler, regardèrent Expédit.
Le contemplèrent.
Virent l’Ange.
Prendre l’Œil.
Le positionner au centre, entre les deux yeux éteints.
Le faire pénétrer la peau.
Entièrement, à travers elle.
Les deux yeux éteints alors s’allumèrent.
Des cris de bonheur alors furent poussés par tous.
L’Enfant – OUI ! -, l’Enfant …
Voyait !


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire