mardi 17 juillet 2018

Le crépuscule du grand Charles - Dialogue 2



Je me souviens – cette capitulation ! Ces temps de disgrâces et de défaites et de démissions, ces politiciens fuyant le navire, ces haut-gradés remettant la clé à l'ennemi. Vendant la France pour une bouchée de pain ! Quelle époque funeste ce fut pour moi que de vivre au plus près, de l'intérieur, cette inexorable abaissement de ce qu’on nomme nos élites. C'est là, ce furent dans ces mois de 1939 puis 1940 que seul, et au plus près d'eux, je réalisai soudain, non seulement la singularité d'une destinée, mais le nécessaire détachement avec le concept le plus important que j'avais du faire mien jusque là, celui de l'obéissance du militaire.

Rien de grand ne se fait si ce n'est par transgression, rien ne se construit sans détachement d'avec la partie de soi qui te rattache au tout, rien ne fera de vous vous-mêmes si vous ne vous livrez point corps et ame au seul pouvoir qui compte et éclaire telle une flamme intérieure - ce pouvoir des cieux.

Je me suis alors détaché de moi-même et ainsi élevé, je me suis laissé porter par cet appel du dedans venant d'en-haut, et qui me fit entendre la voie et la voix, les seules possiblement acceptables pour la fille ainée de l'Eglise.

Je suis donc avec vous ma chère Yvonne, souvenez-vous, vous voulez bien, nous avons pris la route de Londres, celle de l'exil. Nous sommes partis avec quelques hommes, quelques fidèles, comme une tribu d'apôtres, et avons du frapper à la porte de l'ennemi héréditaire. Celui-ci nous a accueillis non sans malice. Il pensait, ce Winston, pouvoir à travers ma personne et en coulisses manœuvrer la France. Mais la France ne se manœuvre pas, la France s'incarne, elle se vit et elle se bat, de toutes ses forces. La France résiste, la France existe, y compris de l'étranger elle donne de la voix, elle rassemble ses fils, elle se réorganise telle une garnison imprenable.

Nous avons donc du tout rebâtir du dehors tout en nous défendant d'assauts de toutes parts. L'on voulut nous exclure, nous minimiser, nous doubler, nous freiner. A chaque tentative un refus, répété, cent fois, mille fois. On ne négocie pas avec l'incarnation de la fille ainée de l'Eglise, son bras séculier est droit, son cœur pur, sa bravoure sans failles et sa capacité à déjouer les méfaits sans fin. De ces mille coups d'épée aux flancs nous sommes à force devenus plus forts encore, plus sourds aux réalités moroses, davantage portés par la force du Verbe. Le destin, le destin national, la geste d'une nation aussi belle et aussi forte d'histoire ne se brise sur rien, ce ne sont pas quelques années d'occupation et un gouvernement inique qui parviendront à toucher en plein cœur la patrie de Jeanne. A peine s'ils écorcheront ses flancs.

Nous avons donc pu poser le pied, puis la botte, puis le corps entier, le poser à nouveau sur notre sol, et telle une armée victorieuse portée par une lumière divine marcher dignement en direction de Paris. Là, en cette marche wagnérienne, les français, par milliers, par dizaines de milliers, s'extrayant enfin des ombres ou leurs dirigeants les avaient plongés, nous accueillirent, sourires et fleurs, bravos et vivas, en une résurrection nationale, celle des patriotes, les filles et les fils de France, ceux de la France éternelle, celle des villes et celles des clochers, celle des poètes, des écrivains, des philosophes. Retrouvant son armée et sa fierté.

Cette geste, je la vécus comme du dehors, quelque chose lors me portait qui n'était pas moi, ce ne pouvait l'être, c'était grand, c'était tellement grand, j'étais le bras, j'étais la marche, je l'incarnais, sans m'y confondre. Mon visage était grave, il n'était en rien question de ma personne. Il y eut la une fusion entre un pays et un homme.

Depuis – ah, la désincarnation, les désincarnations successives. Les assauts de l'époque sont o combien pires, en 68 déjà je le savais, je m'en étais ouvert, presque au bord des larmes, à Massu. Je savais lors que ce combat-là je ne pourrais le mener, encore moins le remporter. J'avais fait don de ma personne à la France, et découvrais sur le tard que ce pouvoir terrestre qui m'avait été donné d'en haut avait sa limite, une limite humaine, qui impose une révérence.


1 commentaire:

  1. Merci Christophe pour ce beau texte. Mais y aura-t-il encore un grand homme comme lui, on en aurait bien besoin!

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