lundi 23 juillet 2018

Le crépuscule du grand Charles - Dialogue 8




Pétain – ah ca, quelle histoire ! Entre le vainqueur de Verdun et moi, que de liens, que d'aventures puis que de déceptions ! Mais – ainsi va la vie, le temps fait son œuvre – je ne puis après ma propre mort, à défaut de réhabiliter son action sous Vichy, que rendre un hommage appuyé a cet homme d'une haute stature qui aura veillé sur moi depuis mes années d'études jusqu’au décollage de ma vie politique.

A chaque étape il fut là, à mes cotés, il m'avait distingué, intervint, je ne l'ai pas oublié, pour rehausser mes notes, que les professeurs, jugeant mal mon indépendance de caractère, avaient mis à un niveau plus bas que mon niveau réel, qui n'était pas mince. Je lui dois bien sur d'avoir intégré le secrétariat général de la Défense Nationale, ou j'ai pu plancher sur le projet de loi militaire. Je lui dois aussi à la fois conférences et ouvrages que grâce à lui j'ai été conduit à écrire, parfois de sa main préfacés, et dont l'un d'eux fut, du fait des options que j'y défendis comme du refus de tenir compte de ses remarques, la cause première de notre discorde.

Le maréchal fut héros de la Première Guerre Mondiale, il était entre les deux guerres un mythe national. Hélas, porté par cette aura, l'homme Pétain mais surtout le militaire ne parvinrent point comme je le fis à porter un nouveau souffle. L'armée demeura défensive et uniquement défensive, des investissements majeurs furent négligés, bref, ca sentait le manque d'imagination et la stagnation dans les hautes sphères et cela nous fut fatal.

Son discours lorsque le pouvoir lui fit remis d'une manière que je désavouai entièrement, je m'élevai énergiquement en opposition. Non cet armistice n'avait rien d'honorable, c'était un déshonneur absolu, une honte et une démission. Pendant toutes ces années aux postes de décision et de commandement, le Maréchal s'était arque-bouté rageusement sur une vision suicidaire et dépassée de nos armements et de nos troupes, et ce fut cette vision ou plutôt son absence, c'est-à-dire l'erreur maintenue sur la durée, qui causa cette défaite. Laquelle eut pu être non pas évitée – tant le déséquilibre des forces était patent – mais retournée lors d'un nouvel assaut. Or nos hauts grades déposèrent genou à terre, ils étaient dépassés par les évènements, trop vieux, trop usés, et n'aspiraient qu’à une confortable retraite. Je considère en mon ame et conscience qu’en tant que gradés et qu’en tant que français ils firent plus que faillir, ils trahirent la nation en même temps que leur mission.

Je fus par eux, c'est-à-dire par Pétain, condamné à mort et déchu, moi De Gaulle, de la nationalité française. Suprême injure qui leur revint en boomerang du fait de cette Histoire qu’ils ne comprenaient plus guère, la nationalité française dont ils prétendaient détenir le trousseau n'étant plus sur le sol français de leur fait, mais exilée à Londres.

Ce furent donc quatre longues années d'inversion des valeurs, ou le vocable de travail famille patrie masqua la honte, la compromission avec la Gestapo, la police milice enlevant des filles et fils de France pour les livrer à leur bourreau, tant d'autres vilenies. Il m'est difficile, pour tout dire pénible à mon cœur, d'imaginer cet homme que j'avais si bien connu à la manœuvre. Sa vieillesse fut o combien un naufrage, la vie de cet homme, des sommets de la gloire à ceux de la honte, résume presque à elle seule la mort d'une génération.

Je refusai la peine de mort, j'oeuvrais pour la réconciliation nationale, moi qui un temps m'alliai aux communistes pour reconstruire. Il fallait tourner la page de ces années de haine et de peine, il fallait pardonner, oublier, rebâtir, retrouver courage et joie de vivre. Je me refusai à donner une tête, à lui faire payer à lui, si age, si éteint en lui-même, pensez donc, la note.

Je fis bien. Cela me permet, tandis qu’à mon tour j'ai passé de vie à trépas, de ne pas regretter une décision qui m'aurait pesé sur le cœur. De ce paradis où je suis, la clef vers Hadès n'existant pas, je n'ai pas eu depuis 1970 l'occasion de le croiser. J'eusse gouté, je ne vous le cache pas ma chère Yvonne, des retrouvailles, à converser autour d'une tasse de thé.

Comme au bon vieux temps …


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