dimanche 8 juillet 2018

Génération selfies ou les singes de Darwin




Dans les années 80,  il était je m'en souviens fort bien de bon ton de railler les touristes japonais à Paris et ailleurs et cette manie qu’ils avaient de sortir l'appareil photo à tout bout de champ et shooter avant même de poser leur regard sur quelque chose.

Le moins que l'on puisse reconnaître c’est qu’ils étaient précurseurs, et qu’on leur devrait a minima des excuses. Car de nos jours l'écran s'est immiscé entre le réel et nous, entre nos proches et nous, et, merci les selfies, entre nous-mêmes et nous-mêmes. Instagramisés, facebouquisés, appli-isés, nous sommes devenus des spectateurs d'écrans pixel, des sujets objets, des caméras sur pattes. Bref un troupeau d'aveugles se donnant en spectacle et chaussant sitôt posé un pied dehors un objectif tendant à objectiver le monde. C'est-à-dire à le nier.

Cette relation distordue au réel s'est vue grandir proportionnellement à la chute libre de l'intelligence, du savoir-vivre et du sensible. A un concert tu ne regardes plus que ton cellulaire qui filme la dame sur scène qui s'évertue à perte à jouer la comédie pour des robots qui tiennent des petits rectangles. Lorsque tu poses un pied sur le trottoir, tu montes la barre à selfies et tu photographies la starlette qui mime un sourire Britney.

Voir ces énergumènes qui se font appeler humains perdre leur vie à faire ca, les voir vivre en boite de conserve, baigner dans l'huile et flasher le raton qui sommeille en eux avaler ses graines est parfois d'un comique sidéral. Le spectacle de ces descendants des singes de Darwin contempteurs et enregistreurs de leurs propres grimaces offre mille occasions à rire, et en effet, mieux vaut rire que désespérer.

La génération Instagram Selfie n'a rien de générationnel, elle est d'ordre civilisationnel. De nos jours se faire photographier dans des tuniques et des poses censées être mode est devenu banal, nanas et mecs – certains gays sont les champions toutes catégories, eux et les pintades Nabilla – se prennent tous pour des portemanteaux, la plupart n'ont rien d'autre à vendre et ne produisent rien, rien que la répétition ad nauseam de ma bobine pixélisée et de mon corps de rêve photoshoppé ou pas en mille exemplaires sur la toile. On surveille la publication du voisin, on compte les like et on oublie l'absolue manque de confiance en soi – je ne parle même pas de vie spirituelle – en s'auto-mirant tel un paon dans une mare aux canards pleine de vase. Pétasserie universelle quand tu nous tiens …

Une humanité seulement capable de passion pour se regarder dans le nombril et pour applaudir des petits tapeurs de baballe est une humanité perdue. Comme toujours des résistants vaillants, nombreux mais discrets, qui à leurs cotés vivent l'instant, créent, questionnent le monde, lèvent le regard vers les cieux, interpellent le firmament.

O Dieu ce monde que tu leur as donné et dont ils se tiennent à l'écart, pourrais-tu juste par clémence nous le laisser, à nous qui chaque jour le chérissons et l'habitons vraiment.


3 commentaires:

  1. Tellement vrai, et tellement bien écrit !
    Que Dieu entende cette prière dans ce monde devenu si vil.
    Je savoure la noblesse des pensées au travers de chacune des lignes écrites, et grand merci Christophe pour nous offrir autant de pureté et de lucidité.

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  2. Attends...je prends un selfie avec ce billet...pour la pose-térité

    De grande facture tes billets.

    Merci

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  3. Eriq dusenveux4 août 2018 à 05:41

    Quand je vais au travail, que je monte dans le RER puis dans le métro, plus personne ne lit le journal, comme cela était presque la norme fin des années 80, début des années 90, lorsque j'ai commencé à bosser. Aujourd'hui, on a l'impression de pénétrer dans un monde étrange, une dimension parallèle où tout signe que ces choses qui sont assises ou debout étaient des êtres humains a disparu. Lorsque j'ouvre mon livre pour "culturer" mon côté spirituel, et que quelques zombies remarquent mon geste, je me sens vraiment comme celui étant tout juste débarqué d'une autre planète.
    Entre jeux idiots et abêtissants, consultations frénétiques des réseaux sociaux à la recherche de la dernière photo en date de "popoles" du moment, tchats fébriles, enfiévrés voire passionnés avec de parfaits amis inconnus, visionnages en streaming de séries télé et films pourtant passés la veille et qui ont déjà été regardés et partage sonore et gênant (même au travers d'écouteurs profondément enfoncés dans les oreilles) de musiques qui ne sont pas forcément votre tasse de thé, on en vient à regretter l'époque où les trains étaient fumeurs et où on toussait tous dans une fumée assez épaisse pour ne pas distinguer son voisin ou de ne pas pouvoir lire en douce un article de presse écrite intéressant.
    la moitié... non, les trois quarts des êtres présents dans ces wagons, tu leur retirerais leurs téléphones portables ou autres smartphones et ils casseraient les vitres du train ou de la rame pour se jeter sur les voies. Affligeant. Et triste.

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