jeudi 3 mai 2018

Chefs d’oeuvre du 7ème art - La pianiste




A 40 ans, Erika Kohut, femme glaciale et dure, mène une triste existence entre ses cours de piano et l'appartement qu'elle partage toujours avec son étouffante génitrice. Un rapport sado-masochiste unit les deux femmes, la plus âgée entretenant insidieusement les névroses de la plus jeune. Complètement inhibée, la vie sexuelle d'Erika se résume à d'étranges rituels solitaires mêlant voyeurisme et auto-mutilation. Au cours d'un concert donné dans un salon privé de la bonne société autrichienne, Erika fait la connaissance de Walter Klemmer, un fougueux et arrogant jeune homme, qui se met aussitôt en tête de devenir son élève...

Michael Haneke, un des metteurs en scène les plus décapants de lépoque, adapte Elfreide Jelinek, sa compatriote autrichienne. Et construit un instantané glaçant de la bonne société de ce pays qui une ou deux générations auparavant sadonnait en toute bonne conscience à son voisin allemand sous bannière nazie. 

La bonne société autrichienne – et au-delà européenne – est un univers concentrationnaire ou lapparence et le bon gout érigés en alpha et oméga conduisent certains individus fragiles voire maladivement introvertis à la folie et à la haine de soi. Ainsi cette pianiste – génialement incarnée par une Isabelle Huppert ici dans une de ses prestations les plus sidérantes – totalement livrée aux desiderata de sa mere et de la société, sorte de corps sec tel un raisin, adulant et faisant étudier Schubert comme on senferme dans un monastère pour sy flageller. Sa dureté, sa froideur, sa méchanceté sadique envers certains de ces éleves, petits laquais post adolescents de la haute rentrant dans sa classe comme on pénètre un ring montrent un être totalement pervers et perverti, esclave de son éducation et de ses pulsions sexuelles et de mort.

Le corps de cette pianiste, intériorité niée, devient matière à vivisections et blessures à la lame de rasoir, cette femme adolescente vivant chez une mere tout aussi ravagée qu’elle, à la dérive dans un Vienne ou les peep show abondent, cherche et appelle en secret la punition, les coups, les baillons. Dissimulant – la scène avec Magimel dans sa chambre est absolument terrible – ses fantasmes dérisoires dans une ridicule boite en carton sous son lit, elle na de cesse que de quémander de lamour et dappeler sur elle les coups qu’elle meme ne peut se distribuer. Ce personnage, culpabilité sur deux jambes et sèche comme la mort, est comme un symbole de la perdition qui guette les conformistes les plus atteints dans leur chair malade. La négation du corps et du désir et de la vie sous prétexte mélomane en quelque sorte est un poison qui sen va plonger directement dans le sexe pour y extraire du sang.

La lente décadence au travers dhumiliations successives de ce personnage plus que borderline allant vers la fin jusqu’à plonger en criant sa gueule dans le vagin maternel en pleine nuit est un miroir terrifiant tendu par le cinéaste à ses contemporains. Haneke fait tout sauf des sentiments, c est un artiste peu aimable, qui ne met aucune joliesse dans ses films, qui les rend aussi apres et désagréables que possible. Il sait comme personne non seulement créer un malaise mais le faire durer. Et en cela bouscule en profondeur chacun pour lui faire recracher contraint ou pas sa part dhumanité enfouie.

Au final, cette Erika passée par les enfers dune humiliation inconsciemment provoquée reviendra à la salle de concert avec sa mère – Annie Girardot, prodigieuse -, y croisera son amant – Benoit Magimel dans son meilleur rôle et de loin. Puis demeurant seule dans le hall soudain vide extraira de son sac-a-main un couteau …


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