jeudi 12 avril 2018

Magnifique préface de Philippe Jandrok pour mon prochain livre



Lorsque Christophe Cros Houplon m’a demandé de faire la préface de son dernier ouvrage « En attendant Son retour - Chroniques - », il ne savait pas, il ne sait pas que j’ai grandi avec le cinéma, lui qui vit une vie de cinéma à travers les routes et les pays d’Amérique du Sud, comme Conrad, Hemingway et tant d’autres voyageurs de l’impossible.
Nous nous sommes connus à travers la toile, pas la même que celle que l’on trouve dans les salles obscures et qui nous font rêver royalement à travers milles personnages, cent milles étreintes et autant de situations comiques et bouleversantes, les monarchies impossibles et les tragédies contemporaines des films de Kazan qui prend son « tramway nommé désir », à travers le jeu unique de Marlon Brando, plus beau que jamais et celui de Vivian Leigh en blonde platine plus venimeuse qu’un crotale, et Stella, merveilleuse Stella qui ferait tomber en amour tous les poètes de la terre à « l’Est d’Eden. »

Sans le savoir, Christophe et moi partagions les mêmes amours, les mêmes passions, le même gout pour la littérature, celui des histoires, celles des autres, de tous les autres. Sa propre histoire on se la construit, mais, on ne la voit pas, alors que celle des autres nous bouleverse et nous transporte à travers un imaginaire idéalisé, celui de la création sublimée. Pour cette préface, j’ai décidé de lui offrir en cadeau, un peu de cette histoire, de mon histoire, pour lui, le poète voyageur qui publie comme un papillon forcené et nonchalant, et qui se presse d’éditer ouvrage après ouvrage pour financer sa vie à travers le monde, saltimbanque littéraire, jongleur des mots et des idées, qui nous offre à chaque image, un peu de sa cour des miracles. Il faut du courage et du renoncement pour mener cette vie, et Christophe dans une abnégation sensible, vit dans l’harmonie du moi pour la partager avec chacun. Nous savons tout de lui et à la fois, nous ne savons rien, c’est ce que j’aime chez lui, tout donner en préservant son hypersensibilité et sa perception intime des mouvements fossoyeurs de notre société à la dérive. Nous partageons cela également, nous sommes les témoins du drame qui se déroule devant nous, et malgré les railleries, les vilénies, les méchancetés des jaloux qui hurlent avec des loups lépreux et dénués de conscience, nous continuons notre ouvrage d’éveil à travers tous les paysages possibles. Loin des oiseaux de mauvais augure, comme le bretteur Aguire, Christophe perce de sa plume les esprits politiques corrompus à travers ses « chroniques » instinctives et spontanées, il nous sert des vidéos personnelles comme une louche pleine d’humanité dans une assiette vide d’auberge folle. Oui, nous vivons dans une folie indescriptible, nous assistons muets derrière ceux qui jettent des glaçons dans la mare alors qu’autour d’eux, des millions d’assoiffés attendent d’en lécher juste une face pour étancher une seconde à peine, cette désertique soif. Christophe intarissable, à jamais insatisfait de cette société à l’odeur putride, tente de son mieux d’éveiller les consciences afin de motiver chacun à balayer devant sa porte pour faire briller le perron de la raison revenue.

Mon histoire de cinéma qu’il ne connaît pas, je la lui offre de ce pas.

Très tôt dans mon enfance, dans le hangar de mon grand-père antiquaire à Maison Alfort, des « machines à films » comme je les appelais datant du début du XXe siècle, et qui ressemblaient à des balances de pharmacie sur lesquelles il fallait monter, pencher la tête dans une sorte de visière de visionnage et glisser un sou dans une fente, avant d’activer une manivelle sur le côté et laisser apparaître un flot d’images en noir et blanc. Il y en avait trois, et aucune ne fonctionnait, mais j’adorais monter dessus et imaginer des films, peut-être aurais-je pu voir Charles Vanel en cowboy camarguais dans une « chevauchée fantastique » à la John Ford ou l’attaque du train par Jesse James, ou encore l’arrivée du train en gare de La Ciotat des frères lumière. Mais non, il n’y avait que souvenir et poussière et beaucoup de rêves. Derrière moi, suspendue, une hure de sanglier, noire et effrayante me terrorisait, parfois mon frère m’accompagnait et se délectait à me faire peur, alors je prenais mes jambes à mon cou pour rejoindre ma tante Véra qui me préparait de délicieux beignets aux pommes à la hongroise et des petits pains dans un mélange de pâte sablée et de pâte à pain avec des morceaux de lard dont je raffolais. Ensuite, je filais dans l’atelier de mon oncle Quitchi, qui veut dire (le dernier des enfants), qui restaurait des meubles d’époque pour mon grand-père qui lui disait bien « de ne pas en faire trop », car si bien restaurés, il ne pouvait plus les vendre à Saint-Ouen. Mais Quitchi était un ébéniste hors pair, perfectionniste à l’extrême qui ne pouvait se résoudre à bâcler son travail, et qui faisait d’un meuble Louis XVI, un meuble neuf ! Ce qui occasionnait de grandes colères entre les deux hommes, car mon grand-père ne pouvait assumer les frais d’une telle restauration. Ces deux-là passaient leur temps à se chamailler, et moi, petit bonhomme, je les regardais dans l’atelier assis sur un tabouret poussiéreux à déguster mon petit pain au lard jusqu’à m’en pourlécher les doigts avant d’en reprendre un second que j’avais enfoncé avec d’autres dans mes culottes courtes. Ce que j’aimais ces disputes à la Pagnol, ce que j’aimais ces petits pains, ce que j’aimais mon grand-père, Quitchi et Véra, et cette odeur de sciure de bois, de médium et de vernis à l’alcool, et bien sûr, le cinéma. Ils sont tous partis avec mes larmes, grand-père le premier, Quitchi est parti s’éteindre à Budapest, mon père avec lequel il était en froid, l’avait rejoint pour l’accompagner dans ce long voyage. J’avais 40 ans, le téléphone sonna, la voix grave de mon père qui m’avait interdit de venir m’annonça :

-   Il est parti petit, si tu l’avais vu, il était beau comme un christ, je te laisse… je te laisse…

À 10 ans je fréquentais déjà les salles obscures et les salles d’art et d’essais à Paris. Après l’orthophoniste, ma mère m’amenait voir « King Kong » en anglais, en V.O. comme on disait, il me fallut des années pour comprendre que cela voulait dire, en « Version Originale », mais ça faisait bien de dire en V.O., ça faisait cultivé, même si je n’en comprenais pas le sens, je savais que c’était bien. Maman, m’achetait toujours un macaron au chocolat dans une poche en papier de soie, je détestais l’orthophoniste, je détestais cette différence, déjà je n’étais pas à ma place dans cette société à laquelle je ne comprenais rien. Assis dans cette salle obscure en regardant « King Kong » transportant avec délicatesse Fay Wray au sommet de l’Empire State Building, réalisé en 1933 par deux aventuriers cinéastes, Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack. Je crois n’avoir jamais été aussi triste, les animaux étaient mes seuls amis en ces temps de solitude, comment ces hommes n’avaient-ils pas compris que le roi Kong était bien plus humain qu’eux ? Puis je vis « Chantons sous la pluie » de Stanley Donen et Gene Kelly en 1952,  et combien d’autres films…

Le dimanche on allait à Paris voir les « Charlots en folie » une pantalonnade pour amuser les enfants, c’était complètement idiot, et cela nous faisait rire, maman ne riait pas, elle était au-dessus de ces pitreries franchouillardes, elle préférait « Top Hat » « The band wagon » « High society »…
Un jour, nous avons même vu « Solaris » d’Andrei Tarkovski en 1972, tout le monde dormait dans la salle, sauf… moi. J’avais trouvé le film très ennuyeux, mais étonnamment grand, les sous-titres passaient trop vite et je ne comprenais définitivement pas le russe, en plus le type devant avait une grosse tête, j’étais petit, je regardais la tête penchée sur le côté, je n’ai pas encore compris comment les architectes n’ont jamais été capables de faire des salles intelligentes permettant à chacun de voir le film assis sans être gêné par le type placé devant, c’est comme les ingénieurs qui conçoivent les lunettes de toilettes, ils ne les ont jamais posées à coup sûr. Un autre dimanche, nous avons vu en famille la quadrilogie de « La planète des singes (1968) », « Le secret de la planète des singes (1970) », « Les évadés de la planète des singes (1971) » « La conquête de la planète des singes (1972) interdit au moins de 13 ans, mon père me cachait sous sa veste, j’en avais 9 à peine. Je pus en voir trois, le quatrième me fut interdit, malgré les insistances de papa que le petit pouvoir le film, mais un employé trop zélé m’en interdit l’entrée. Alors qu’aujourd’hui les enfants peuvent avoir gratuitement accès à la pornographie sur internet, je me dis que le monde a bien changé.
Enfant, je rêvais d’être réalisateur de cinéma, alors je commençais la photographie dès 8 ans, je prenais de l’avance, je rêvais encore. À l’âge de faire des études, le démon de la peinture et de la création artistique me saisit, je tentais le concours d’entrée à la FEMIS, mais j’ignorais encore que l’on n’entre pas dans ces écoles sans avoir la chance d’être du milieu. Je le découvris lorsque je fis un DEA de cinéma et que j’eu l’occasion d’interviewer d’anciens enseignants de l’IDHEC, cette école prestigieuse qui a vu de grands producteurs et réalisateurs français en sortir diplômés.
J’étais à l’époque l’élève de Pierre Haffner, philosophe et directeur de l’institut de cinéma de la faculté de Strasbourg, titulaire de deux thèses d’état, un homme absolument délicieux et pétillant d’intelligence. C’est lui qui me mit sur la piste d’un opérateur alsacien, Joseph Louis Mundwiller dont personne ne parlait et qui avait été opérateur d’Abel Gance sur le Napoléon, et sur des films de Jean Renoir, il avait même formé Claude Renoir à la caméra. Deux ans de ma vie furent consacrés à cette recherche passionnante et difficile qui me permit d’obtenir mon DEA et ma première édition par le Département de Cinéma. J’étais un historien du cinéma spécialisé dans le cinéma muet français et tout le monde s’en fichait, sauf Pierre et moi. Pierre Haffner nous a quittés suite à un cancer du pancréas en un mois à peine, après le décès de son frère quelque temps auparavant, du même cancer. Je pleure encore mon ami et brillant passionné de cinéma.

Voilà un fragment de mon histoire d’amour avec le cinéma, pour toi Christophe, et pour vous, ces amis et lecteurs.

Philippe A. Jandrok
Strasbourg, le 11 avril 2018



1 commentaire:

  1. il n'y a que dans le magnétisme que les contraires s'attirent,on sent effectivement une grande proximité de points de vues et une complémentarité certaines dans vos travaux et vos écrits

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