mercredi 18 avril 2018

Chefs d’oeuvre du 7ème art - Un dimanche à la campagne




Fin de l'été 1912. Comme tous les dimanches, le vieux monsieur Ladmiral, artiste peintre mélancolique, se livre aux escarmouches habituelles avec sa fidèle servante Mercédès, avant de partir à pied vers la petite gare de campagne pour accueillir son fils, Gonzague-Edouard, sa belle-fille, Marie-Thérèse, et leurs trois enfants. Cette traditionnelle visite met un peu de joie dans sa vie et dans sa grande maison, même si son fils se montre par trop rigide et ennuyeux. Mais cette visite va être bouleversée par l'arrivée d'Irène Ladmiral, la soeur de Gonzague-Edouard qui ne s'embarrasse guère de convenances. Son comportement, mais aussi sa liberté, choquent beaucoup son frère...


Temps suspendu que ce dimanche à la campagne de l'avant guerre qui évoque le cinéma de Jean Renoir, mais aussi les tableaux de son père – la scène de la guinguette …-, les premières photographies des frères Lumière, les œuvres de Monet, Bonnard ou Vuillard et La recherche de Marcel Proust. En cette journée ensoleillée ou les minutes s'écoulent une à une, ou le personnage de peintre admirablement incarné par le peintre Louis Ducreux s'endort à l'ombre puis s éveille à l apparition de sa fille – Sabine Azéma, absolument splendide, surement son plus beau rôle -, le plus insigne détail compte. Nous sommes à l'apogée et à la fin d une vie, à l'heure ou l'insouciance n'est plus, ou le crépuscule peut à chaque instant tomber. Alors tout, en ces instants d'éternité et ces moments familiaux, compte.

La problématique du vieux peintre entre en résonnance avec les interrogations de Bertrand Tavernier, cinéaste o combien plus jeune que lui. N'aurais-je pas fait preuve de trop de classicisme, mon art pencherait-il vers l'académisme, n'ai-je finalement pas loupé mon époque, vais-je au-delà-de ma mort disparaître sur le plan artistique. Cette quête de sens qui est celle de tout artiste, lequel ne peut qu’avoir une volonté d universalité et d'intemporalité, est profonde et suscite du chagrin. Car le vieux peintre à la réponse, et celle-ci a tout pour le rendre nostalgique, non seulement vis-à-vis de ce qui fut vécu mais vis-à-vis de ce qui ne fut pas entrepris. Je n'ai pas osé, dit-il à sa fille en substance, j'ai comme loupé le coche et à présent c'est trop tard.

Regret qui entre en résonnance avec la problématique de cette éternelle amoureuse romantique qui semble en permanence fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve, et qui au contraire de son père et de son frère court en tous sens, virevolte, rit, pleure, remue les objets, aère la maison et ouvre les volets clos. Cette tornade de vie et d'amour frustré incarne en ce beau dimanche celle qui en pénétrant l'écran catapulte le calme quelque peu mortifère de ce déjeuner sur l'herbe et fait entrer la vie. Alors son père, la couvrant d'un regard amoureux, s'émeut et revient à la vie à son tour. Et tous deux s'en vont vers le milieu d'après-midi boire au bord du lac une citronnade et échanger quelques vérités gorgées de sentiments à peine voilés.

Ce superbe film de Bertrand Tavernier connut à sa sortie en 1984 un inattendu triomphe populaire. C'était comme si nous spectateurs y avions retrouvé le temps perdu, celui de notre passé, celui de nos familles éloignées voire éclatées, ce parfum intemporel de ces instants partagés ou l'on se dit peu et puis parfois beaucoup, ces mille instants magiques ou rien ne se passe et ou assis dans le jardin ensoleillé et fleuri on contemple l'abeille butinant la fleur, le vent dans les herbes folles, l'ombre sous la tonnelle et le bruissement des pneus sur le gravier.

C'est là la pure magie de ce film intemporel puisant son inspiration à l'origine du cinéma des frères Lumière. Nous faire revenir par bouffées ce Temps, le notre, en définitive pas si perdu que cela …


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