mercredi 18 avril 2018

Chefs d’oeuvre du 7ème art - Snake eyes



“Je ne manifeste aucun intérêt pour les thèmes de la vie quotidienne, déclarait De Palma en 1981 à l’occasion de la sortie de son film Blow out dans le New York Times. Ce que je souhaite au contraire, c’est créer un monde de grand guignol, où tout serait délibérément exagéré, voire irréel”.

De facto le cinéaste s'en va créer dans ce Snake eyes que je tiens pour son meilleur le dispositif scénographique le plus stupéfiant qui soit. Imaginez plutôt ! Une nuit de grand orage enfermant tous ses protagonistes au sein d'un immense complexe hôtelier comprenant une gigantesque salle de match de boxe, des coulisses, un hôtel et des restaurants, un casino, sans compter les couloirs et les dépendances, le tout couvert par des milliers de caméras de surveillance et des centaines de caméra privées détenues par certains personnages. Un dispositif clos surveillé à outrance et comportant pour une meme scène une infinité de points de vue autour d'un show ou plutôt une série ou une accumulation de shows, un match de boxe truqué, des parties de casino truquées, une fausse blonde, un faux ami etc. …

Bref une imitation du réel et mille et un reflets dont on ne sait lequel traduit le mieux le vrai. Un kaléidoscope trompeur ou l'image fixe est floue et inversement. Ou ce que l'on voit sous son nez est faux et ce qui est derrière soi donne une piste. Un monde à la Las Vegas ou l'illusion règne, ou les mots sont faux, la télévision mensongère, l'ami un traitre et la femme porte perruque.

Et la, dans ce cloaque, un Nicolas Cage survolté à la cocaïne se lance tel un taureau dans l'arène, en de grandes enjambées, parlant tout le temps et rencontrant tous les dix mètres quelqu'un qu’il apostrophe, un traveling continu de 15 minutes tournant dans les couloirs autour de la salle de boxe, nous allons voir plein de micro-actions qui plus tard seront revues sous un autre angle et donc comprises autrement. Jusqu’à l'arrivée dans la salle de boxe, quelques entrées, quelques approches, un signe d un des boxers puis une détonation et un mort.

Fin de l'acte un. Cage, policier de métier, s'en va à rebours faire le chemin inverse – le traveling du début sera donc décomposé en ses sous parties - et progressivement le réel va par petites bribes se déciller, réapparaître, et donc remettre de fond en comble TOUT ce qui fut jusque là vu et compris par lui comme par nous. Vertige de l illusionniste qui sèen va prendre son spectateur par la main pour lui révéler le subterfuge par lui créé.

Après Antonioni et Godard, De Palma écrit un authentique manifeste à la fois théorique et pratique sur le pouvoir des images, sur le réel falsifié par la mise en scène, sur l'apparence de réalité de ce qui s'inscrit tant sur la pellicule de l'œil que celle du film. TOUT dit-il est sujet à caution car le point de vue, c est-à-dire l'angle choisi implique un hors champ dans lequel le diable se glisse et accumule les bons détails. Ce que tu vois est fonction de ce que moi je veux que tu comprennes, telle est la leçon de l hyper-réflexion de l'assassinat de JFK dont Snake Eyes est une parabole actualisée.

L'œil froid du serpent, les yeux reptiliens du serpent, qui ressemblent à l'objectif de la caméra de surveillance qui est nichée dans le plafond double de ta chambre à coucher, le serpent froid te regarde et t'enregistre à ton insu. Il faut donc sortir du cadre, de tous les cadres imposés, exploser littéralement les cadres pour tacher de reconstruire le réel dissimulé et ôter les masques. Au fur et à mesure que le regard de Cage devient clair et que les désillusions s'accumulent, au dehors la tornade telle une punition divine se déchaine sur ce complexe hôtelier fort complexe dont le personnage principal est finalement parvenu à désosser toutes les ficelles.

Le monde, le notre, est un vaste complot ou les marionnettistes se planquent dans des salles de surveillance avec cent écrans. Brisons par notre compréhension fine de l'image et de ses pouvoirs machiavéliques la grande illusion ! 


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