samedi 28 avril 2018

Chefs d’oeuvre du 7ème art - Portier de nuit




Le drame se déroule à Vienne, en 1957. Max (Dirk Bogarde, qui avait fasciné Liliana Cavani dans The Servant, de Joseph Losey) est portier de nuit à l’Hôtel zur Oper. Un soir, il lève les yeux vers des clients qui viennent d’arriver : un chef d’orchestre et son épouse Lucia (Charlotte Rampling, arrivant en droite ligne des Damnés de Visconti). Stupeur et tremblements, mêlés de peur et d’excitation. Flash-back : Max est un officier S.S. Lucia une déportée juive. Entre eux, dans le camp de concentration, s’est installée une relation sado-masochiste. 

Retour au présent, où l’on retrouve Lucia, jeune épouse resplendissante, et où l’on apprend que l’hôtel est le repaire d’anciens S.S. occupés à effacer toutes les traces de leurs liens avec le nazisme. Klaus (Philippe Leroy), Hans (Gabriele Ferzetti), Kurt, Dobson et Bert, réunis en société secrète, organisent dans l’hôtel des « procès thérapeutiques », sortes de procès de Nuremberg à huis clos que les criminels mettent en scène aussi bien pour repérer et détruire toute preuve et témoins compromettants que pour se libérer d’un « complexe de culpabilité » considéré comme un trouble du psychisme. 

L’heure est justement au « procès » de Max, et l’arrivée de Lucia dans l’hôtel vient perturber le déroulement du rituel de purification. Lucia, ancienne victime de Max, serait une accusatrice « idéale » pour cette parodie de procès à venir. Une accusatrice qui serait ensuite éliminée. Mais ce n’est pas ainsi que les choses se passent : entre l’ancienne victime et son bourreau, la relation sado-masochiste renaît. Ou plutôt : elle se répète, comme une névrose. Au point de les pousser, quasiment, à réitérer l’enfermement concentrationnaire, jusqu’à la mort.

Le brulot de Liliana Cavani – dont les premiers films furent des documentaires tachant de fouiller l'inconscient italien à une époque, les annees 60, ou chacun cherchait au contraire à oublier – sortit en plein dans ce qu on appela les Années de plomb, c est-à-dire un temps ou la résurgence d'un fascisme italien était dans tous les esprits. Appréhendant l'inconscient de ses personnages sous l'angle d'un rapport sado-masochisme consenti entre un bourreau nazi et une victime des camps juive, au moyen de flashs back fonctionnant comme des appels de désir résurgent, Portier de nuit s'en va provoquer sous un angle absolument inédit mais profondément choquant pour beaucoup ce qu'on nomme mémoire.

« Nous sommes tous des victimes ou des assassins et nous acceptons ces rôles volontairement. Seuls Sade et Dostoïevski l’ont bien compris », déclara à lpoque la cinéaste. Difficile compte-tenu de l'histoire de faire plus provocateur. Pourtant n'est ce pas le role de certains artistes que d'aller fouiller dans les parts les plus sombres de l'humain quitte à provoquer le plus grand nombre … 

Avec Portier de nuit – ou elle reprend deux de ses interprêtes – elle dépasse l'analyse virtuose du nazisme par Luchino Visconti dans Les Damnés. Et s'en va sur les chemins fort sulfureux appréhendés par la grande Susan Sontag dans son essai, paru l'année suivante, Fascinating Facism. Laquelle écrivait, citant Jean Genet dans Pompes funèbres. « Le fascisme est du théâtre,]. Et la sexualité sado-masochiste est plus théâtrale que n’importe quelle autre. Quand la sexualité dépend autant de sa mise en scène, le sexe (comme la politique) devient de la chorégraphie. Les habitués du sexe sado-masochiste sont des costumiers de haut vol et des chorégraphes ; ils sont des performers, au sens professionnel. »

En cette décennie d'absolue liberté d'expression et de création ou le politiquement correct n'existait presque pas, combien d'artistes ou de penseurs flirtaient sur ces lignes dangereuses. Susan Sontag, Pasolini, Genet, Michel Foucault … Le parallèle fait dans le film de Cavani entre nazisme, théatre et sado masochisme, la confusion des roles entre victime et bourreau sur fond de psychanalyse s'en vont chercher dans le syndrome de Stockolm, dans celui de la culpabilité, dans le refoulement tant personnel que collectif afin de tenter de mettre en lumière tant le passé que le présent.

Le film ce me semble n'a aucune portée ni prétention allégorique , il se donnerait davantage pour objectif de secouer, de heurter et de réveiller quitte à le faire de manière abrupte des peuples – le peuple italien, mais aussi allemand – à un moment crucial de leur histoire ou ligues d'extrême droite et d'extrême gauche sur fond libertaire et de libération des moeurs étaient en pleine résurgence. 

Les polémiques suscitées par ce film qui connut à sa sortie en 1974 un immense retentissement et fit scandale s'inscrivent toutes dans un registre qui est celui du moralisme. Elles peuvent évidemment s'entendre, tout provocateur doit s'y attendre. Cela dit, aucune ne sut attaquer le film en tant que film, c est-à-dire sous un angle purement critique, sauf à le rejeter sans l'ombre d'un argument sur ce point précis, lequel face à une oeuvre d art est pourtant essentiel. Ce n'est pas un hasard si Portier de nuit, qui remonte à plus de 40 ans, a marqué et marque encore. 


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