dimanche 29 avril 2018

Chefs d’oeuvre du 7ème art - Les damnés



Le 27 février 1933, dans une ville de la Ruhr, la famille Essenbeck célèbre l'anniversaire du vieux baron Joachim, chef de la dynastie et maître des aciéries qui ont fait la prospérité de toute la famille et qui ont rendu son nom célèbre. Sa fille, la baronne Sophie, veuve de guerre et mère de Martin, un jeune homme pervers, est la maîtresse de Friedrich Bruckmann, le directeur des usines. Dans la soirée tombe la nouvelle de l'incendie du Reichstag à Berlin. Les nazis vont désormais concentrer tous les pouvoirs dans leurs mains. Bruckmann choisit de se rallier aux nouveaux maîtres, contrairement à Herbert Thalman, un libéral hostile à Hitler...

Mettre la main sur les aciéries et, au-delà, par incubation de l'intérieur, sur la famille Von Essenbeck, une des riches familles de la noblesse allemande. En s'appuyant sur les plus pervers d'entre eux. En dérobant une part de leur fortune. En faisant chanter Martin le dégénéré, celui qui se travestit en Marlene Dietrich et attouche une petite fille – et au-delà ! En instrumentalisant certains de leurs managers.

La gangrenne est dans le fruit de cette famille de type fin-de-race dont on pressent dès les premières séquences l'extrême fragilité. Leur monde, s'en rendent-ils compte, ou l'on compte davantage de domestiques que de convives à table, est sur sa fin, il est un anachronisme prêt à se faire dévorer par l'Hydre nazie. L'argent qui corrompt, le gout du pouvoir, la tentation d'occire celui qui limite ton pouvoir, l'envie de gravir les échelons plus vite que la musique et de pactiser avec le diable, la soif de vengeance, la détestation d'un des membres de sa famille … Ces damnés, ces damnés de Von Essenbeck s'en vont un à un sombrer, les uns vers la mort, les autres vers l'amoralité sans pardon possible. Jusqu’à l'inceste.

Sur fond de nuit des longs couteaux puis de massacre des SA par les SS – une longue séquence archi érotisée s'achevant dans un bain de sang, ou Visconti peint le passage d'un monde de brutes à un monde de barbares sanguinaires – ou toutes les sexualités sont débridées, homosexualité, sadomasochisme, pédophilie, inceste, tout y passe ! – cette descente dans l'enfer hitlérien contant l'abandon d'un pays au mal tend vers la tragédie. Le toboggan de l'Histoire s en va de chute en abandons, de trahisons en crimes, et laisse les quelques survivants, fantômes sous drogues perdus dans les sombres pièces d'un château quasi vide, à des collisions ou les bouches ne font que cracher et recracher amertumes et injures, ou les silhouettes sombrent le long des couloirs, ou il ne reste plus rien qu’un parfum de mort et de désolation.

La distribution, prodigieuse, Dirk Bogarde, Charlotte Ramplin, Helmut Berger – jouant admirablement faux -, Ingrid Thulin – terrifiante Lady Macbeth Médée incestueuse – donne à l'ensemble un effet de mythe, comme si ce qui se déroulait sous nos yeux provenait d'une des plus grandes scènes de théâtre au monde. Et la mise en image avec tous ces travelings hypnotiques voire intrusifs pour certains flanque le vertige.

L'immense cinéaste metteur en scène compose un opéra macabre oppressant et intemporel, dont l'intrigue pourrait être transposée de nos jours dans certaines familles fortunées. Le virus du pouvoir totalitaire conduit les plus vils à commettre sous couvert d'anonymat les pires méfaits pour se maintenir en état de morts vivants. L'abandon à l'abjection équivaut à une mort lente, à la mort de l'ame, à une fin funeste – forcément. Il n y a aucune échappatoire. Jadis au commencement du film peuplé de toute une dynastie, la table familiale est dorénavant presque vide.


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