jeudi 19 avril 2018

Chefs d’oeuvre du 7ème art - Le locataire



Trelkovsky, émigré polonais récemment naturalisé et petit employé de bureau solitaire à Paris, parvient à surmonter sa timidité pour louer dans un bel immeuble un appartement dont l'ex-locataire, mademoiselle Choule, vient de succomber à une énième tentative de suicide. Le propriétaire des lieux, le très strict mais accueillant monsieur Zy, lui recommande d'observer le plus grand silence, par respect pour le voisinage. Les réels efforts de Trelkovsky pour se conformer à cette demande restent vains. Ses voisins l'accablent de reproches infondés, bientôt suivis d'innombrables vexations. Le pauvre locataire ne sait bientôt plus à quel saint se vouer...

Apres Répulsion et Rosemary s baby, 3eme incursion de Polanski dans le genre paranoïa en appartement ! Cette fois à Paris avec Roman en personne dans le rôle clef – ou il excelle. Dans cet univers à la Kafka – que le metteur en scène adaptera brillamment au théâtre un peu plus tard – tout est étouffant, tout est inquiétant, bizarre, le moindre évènement du quotidien semble décalé et fait frémir, les voisins, la concierge, le propriétaire – tous complotent contre cet immigré taciturne et réservé et veulent lui faire prendre la place d'une suicidée.

Film sur la paranoïa galopante, ce Locataire est une plongée dans un esprit malade progressivement gagné par la peur de l'autre, cet autre qui lui renvoie en permanence son altérité d'étranger. Simple locataire sans autre droit que de payer un loyer à un riche vieux propriétaire profondément raciste, ce polonais effrayé en permanence par tout, qui entend des bruits dans sa tête, frémit à peine un pied posé dans ce cagibis qu’on lui loue cher, qui voit des fantômes dans les toilettes en face de son appartement et s'identifie peu a peu à une morte jusqu’à se travestir symbolise et incarne la terreur qu’il y a à vivre seul dans une ville pieuvre ou chacun vit pour soi contre les autres, sans respect et sans amour. Littéralement enfermé chez lui, en lui et en sa folie, cette folie que tous les autres selon lui veulent faire croitre, le personnage développe une imagination débordante et créée de toutes pièces un univers mental absolument terrifiant ou les sons grincent et les visages se déforment.

L'univers claustrophobique du film, addition de bizarreries cocasses et de vulgarité affirmée par tous ces voisins franchouillards – le personnage de la concierge jouée par la grande Shelley Winters, qui se présente sous un jour fort peu avantageux, est parmi les plus incroyables -, procède par paliers et met le spectateur sous étau. Le suspens et le grinçant font de plus en plus place au malsain et au morbide, de décalé le climat devient pesant, presque étouffant, et la terreur progressivement s'installe par processus d'identification au personnage de Polanski – alias Simone Choule.

Isabelle Adjani, ici grimée en névrosée soixante-huitarde obsédée, fait quelques allées et venues et s'ajoute à la distribution de protagonistes tous aussi détraqués les uns que les autres. Mine de rien, le miroir que nous tend ce drôle de Roman fait peur, difficile de ne pas avouer qu’il marque des points, qu’il n'y a pas un peu de vrai dans ce miroir déformant du parisien moyen, veule, égoïste et raciste. Il doit j'imagine savoir de quoi il parle.

Ce cinéaste de l'étrange et du bizarre n'a pas son pareil, c'est à mon sens la force du regard dit slave sur l'occident, pour faire grincer des dents. Polanski l'homme fut et demeure un homme controversé, un provocateur narquois et ricaneur, un authentique artiste aussi, avec un regard absolument unique sur notre monde, qui aura fait de lui à la fois un puissant et une victime, quelqu'un qu’encore aujourd’hui on aime accuser de tous les maux, jusqu’à l'assassinat de sa femme Sharon Tate, et le viol d'une adolescente dans les années 70 qui lui a pourtant pardonné depuis des lustres.

Tel est le sort de certains grands, être désigné par la populace comme des assassins, être raillé et être injurié. La réponse de l'artiste à ceux-ci, à ces juges autoproclamés, elle est toute contenue dans ce génial Locataire, et le moins qu’on puisse dire c est qu’elle est sacrément bien tournée !


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