samedi 28 avril 2018

Chefs d’oeuvre du 7ème art - L'amour braque



Mickey dirige un gang redoutable qui multiplie les hold-up. Après l'attaque d'une banque dans l'Est de la France, Mickey prend un train et se lie d'amitié avec un prince hongrois en exil, Léon, tout juste échappé d'un asile psychiatrique. Il lui présente Marie, une prostituée dont il est épris. Léon comprend bientôt que Mickey cherche, grâce aux charmes de Marie, à retrouver, un à un, les quatre frères Venin, qui, jadis, firent périr sa mère d'une horrible façon. De son côté, Marie poursuit également une sombre vengeance. Tandis que Mickey confie la jeune femme à Léon, celle-ci disparaît, et le prince hongrois doit se précipiter à sa recherche...

L'amour braque ou l'amour chien enragé …. Cette sulfureuse transposition de l'Idiot de Dostoievski dans un Paris corrompu fit lors de sa sortie le lit de mort ou presque de son auteur. Tout juste auréolé d'un succes publique inattendu avec La femme publique, le grand et décrié cinéaste polonais Andrzej Zulawski obtint dans la foulée sans mal un chèque en blanc du producteur Alain Sarde pour tourner ce qui fut son seul et unique film à budget important. 

Initialement prévu pour Isabelle Adjani, laquelle acepta le film avant de se récuser, le role de Marie, la prostituée des quatre frères Venin fut finalement proposé à la toute jeune Sophie Marceau, à peine sortie des deux Boum et de Fort Saganne. Et changea sa carrière comme sa vie – elle épousa Zulawski et tourna avec lui trois autres films, dont La fidélité, son meilleur role.

L'amour braque c'est peu dire fut un four critique et public. Le genre de films qui fait claquer les fauteuils et largue au bout d'un quart d'heure neuf spectateurs sur dix. Ce qui n'est nullement signe d'une absence de qualité, simplement d'un malentendu. Ce brulot hystérique est fait pour un public de happy fews dont je fais partie bien que n'ayant marché qu'à la seconde vision. Il est tellement excessif, tellement sans concession pour son spectateur qu'il faut et pas qu'un peu s'accrocher ne serait-ce que pour comprendre des dialogues souvent hurlés. Une fois l'effet de surprise ou d'agacement dispersé, ce film vénéneux devient alors une magnifique plongée dans les enfers. Et effectivement une traduction assez fidèle de l'esprit du roman initial.

Donc Léon – Francis Huster, totalement allumé – arrive sur Paris et est laché dans un jeu de chiens fous, d'ou surnage cette jeune et belle Marie, dont autrefois la mère, elle aussi prostituée des quatre nantis abjects, fut assassinée par ses bourreaux. Dont il tombe amoureux éperdument. Sauf qu'elle est enlevée – achetée - et promise à ce voyou de Mickey – sorte d'importation dégénérée de la voyoucratie à la sauce Disney. Disney par ailleurs directement pointé du doigt et ce dès la 1ere scène du cambriolage de la banque, avec ces masques de Donald ou Pluto des rapteurs. La société francaise, le Paris du tout fric, c'est Disney, c'est les States, c'est devenu une ville sans ame livrée aux chacals, aux malfrats, aux violeurs et aux maquereaux.

Dans laquelle cette toute jeune femme inapte à ressentir autre chose que l'envie de se venger patauge. Avec à ses basques deux hommes, deux contraires, le prince hongrois idiot déchu et ce malfrat inculte et violent comme un chien fou – Tchéky Karyo, déchainé.
Ecartelée entre ces deux hommes, Marie se retient de sombrer et les entraine l'un comme l'autre dans sa folle cavale de vengeance contre les quatre Venin qui un à un vont tomber.
Folie des hommes livrés au mal et à la corruption, soif de revanche, impossibilité d'aimer …

Jusqu'à interprêter le temps d'une scène, sur scène donc, cette Mouette de Tchechov. Marie dès lors recrée sur scène dans les cris, les larmes et les suffocations cette douleur inconnue de la simple comédienne mimant la désepérance qu'il y a à être vissée sur terre sans pouvoir jamais s'envoler. 

La toute jeune Sophie Marceau, lachant toutes les amarres, se transforme littéralement sous nos yeux et sous la direction de son sulfureux Pygmalion, non seulement en actrice mais en femme. L'apprentissage, celui de son personnage mais aussi et surtout le sien, est violent, particulierement extrême, il s'apparente presque à un viol consenti, la petite fiancée des francais, la gentille Vic, tout ca dans L'amour braque vole en éclats, la comédienne hurle, gemit, se dénude, crache du sang, attente physiquement le prince hongrois, l'humilie, puis s'enfuit et s'évanouit dans les ordures sur un trottoir de Barbès.

Le chemin de croix du trio en perdition dans un Paris transfiguré, presque meconnaissable, filmé caméra à l'épaule, inclut parfois quelques rares scènes presque silencieuses, ou chacun contemple un horizon bouché. A toute allure le cinéaste nous précipite de scène et scène au coeur d un gouffre, jusqu'à extraire en super huit l'atroce scène du meurtre de la mere, incendiée littéralement sous les yeux de sa fillette. 

Zulawski, moraliste désabusé de l'état apocapytique du monde occidental, regarde les cieux et les interroge. Qu'y a t-il ici-bas d'humain en ces carnages abjects, en ces coups, en ces crimes. Que puis-je moi y faire sinon extraire la glaise et lancer mes personnages tels des bolides dans le fumier qu'ils ont créé et qui les entoure. Les observer maculer l'innocence faute de pourvoir jamais la retrouver …


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