samedi 5 août 2017

LA PORTE DE L’ENFER - 2eme partie - 8 -


Le ciel avait fondu sur les toits de la ville, et les nuages s’étendaient à perte de
vue. La glace avait tout recouvert, depuis les premières marches du métro
jusqu’aux pavés, que les passants osaient à peine frôler tant ils étaient devenus
glissants.
Elle avait passé toute la matinée recroquevillée sous les couvertures.
Hier, les pensionnaires du Quai des Orfèvres s’étaient montrés d’une suspecte
sollicitude à son égard. Même ses collègues féminines avaient à plusieurs reprises
levé le nez pour l’observer à la dérobée.
Elle franchit les grilles du cimetière. Il était précisément trois heures moins le quart.
Son pouls avait un battement régulier.
Elle emprunta une petite allée escarpée au pied de laquelle les tombes,
discrètement ornées, invitaient au recueillement.
Elle se sentit aussitôt chez elle. Les branches des arbres, telles de grands bras
décharnés, l’accueillirent. Elle s’était sobrement vêtue de noir, le cou protégé
par une longue écharpe de laine qui volait au vent, de sombres petites lunettes
dissimulant les yeux brillants d’impatience.
Un homme avançait à pas lent, une canne à la main, caressant l’air de son bras
libre. Lorsqu’il fut à un mètre, elle arrêta sa marche.
Il y avait, dans cette silhouette maladive, quelque chose d’inquiétant, presque
une menace. Loin devant cheminait un cortège de vieillards, affublés de
costumes aux couleurs ténébreuses, qui suivaient un corbillard.
« Prenez garde, Mademoiselle, prenez garde !, articula t il d’une caverneuse.
Chaque stèle recouvre des secrets qu’il faut parfois mieux laisser reposer.
- C’est à moi que vous parlez ? »
L’aveugle semblait contempler le mouvement des branches, qui bruissaient au
dessus d’eux.
« Il y a ici des morts qui ne veulent pas que les vivants les prient. Parfois j’entends
leurs voix, qui veulent nous chasser. Que les laissons-nous éternellement reposer ?
Vous semblez si jeune et si dure, de l’extérieur. Mais au dedans l’écorce est
friable, un seul de leurs murmures suffirait…
- Pauvre fou ! Passez votre chemin, laissez-moi en paix ! »
Elle courut vers la grand allée, et rejoignit le cortège. La montée était rude, les
chevaux peinaient à escalader la chaussée. Tous se tenaient par l’épaule, mais
le froid leur faisait parfois plier genou. Anna les dépassa, contourna le corbillard,
héla le chauffeur et se fit confirmer le parcours qui conduisait au crématorium.
Puis elle s’échappa dans une contre allée.
La bâtisse était entourée par deux ailes frontales, au fond desquelles les caveaux
reposaient, alignés en rang sur des murs hauts de deux mètres. Elle s’avança vers
l’entrée. Quelques écriteaux indiquaient les cérémonies. Elle reconnut le nom,
suivit les flèches puis pénétra dans une petite chapelle.
Quelques quarante individus regardaient en direction d’un l’autel. Les visages
qu’elle pouvait discerner, sur les flancs des allées latérales, n’exprimaient rien
d’autre que l’ennui.
Elle se glissa le long du mur et, timidement, vint s’asseoir au dernier rang.
Le cercueil reposait à terre, au pied de l’autel. Quelques gerbes de fleurs avaient
été disposées de part et d’autre. Un prêtre psalmodiait, d’une voix monotone.
Seules les quintes de toux lui répondaient.
La cérémonie touchait à sa fin. Anna recula, et se terra derrière une colonne,
observant les visiteurs quitter la chapelle en silence.
Soudain elle la vit. D’abord le visage, recouvert d’un voile de dentelle noire, sortit
de l’ombre. Puis la silhouette, hiératique, enveloppée sous une capeline aux
reflets ténébreux.
C’était elle…
Les yeux écarquillés, Anna fit un pas en avant, et s’immobilisa, au milieu de
l’allée. Ses tempes battaient, le sang lui montait au coeur.
L’ombre s’avança et la frôla, presque, la traîne de la robe caressant les pierres.
Puis disparut dans le couloir.
Anna attendit un peu, puis se faufila derrière deux femmes d’âge mûr qui
conversaient. Le souffle restait bloqué. C’avait été d’une violence si soudaine, si
imprévue.
Elle les contourna et se dirigea vers la sortie.
La femme en noir s’était évanouie.
Anna s’écarta des petits groupes qui semblaient la dévisager, et redescendit
l’allée. La voie était déserte. Seul un oiseau, juché sur le rebord d’une crypte, qui
lançait ses cris.
Elle n’aperçut même pas la silhouette de l’homme qui, de la petite allée

perpendiculaire, se rapprochait d’un pas décidé




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