mercredi 2 août 2017

LA PORTE DE L’ENFER - 2eme partie - 5 -


Elle sentit un nuage envelopper son corps et la soulever au-dessus des draps. La
chambre baignait dans une lumière bleue. Elle flottait, le poids de son corps
s’évanouissait. Une sensation de fraîcheur la pénétra, et le rythme de ses
inspirations diminua.
Elle pouvait à présent toucher le plafond, mais celui-ci, à mesure qu’elle s’en
approchait, semblait reculer. Son corps pivota. La chambre avait atteint une
dimension disproportionnée.
Elle pouvait à présent se voir et se reconnaître, endormie sous les draps, insecte
recroquevillé en position fœtale.
Soudain elle vit la porte s’entrouvrir. Un homme entra. Elle ne pouvait discerner
son visage, il portait un chapeau assez large et un grand manteau. Il se tenait à
quelques mètres de la dormeuse et la regardait. Il n’était pas plus gros qu’une
allumette. Elle battit des bras mais, comme aimantée, demeura retenue contre le
plafond.
L’homme s’avança. Elle le vit s’asseoir sur le lit, tout près de son corps. Ses mains
étaient démesurément grandes, comme si elles avaient été greffées. Elle voulut
crier, mais aucun son ne put sortir, rien qu’un souffle qui se cassa aussitôt.
L’homme leva les yeux et la vit, au-dessus de lui. Il attrapa le drap de ses doigts
monstrueux.
Elle venait de reconnaître Lucien Revel. Son visage était cerné par des rides.
La main souleva le drap et découvrit la nudité. Détournant les yeux vers la
dormeuse, l’homme la caressait.
Elle se redressa du lit et hurla. Le chaton qui se tenait contre elle avait bondi et
renversé un verre posé à terre.
La porte s’ouvrit, et Francine apparut sur le seuil, à demi nue. Elle se précipita vers
le lit et couvrit Anna de ses mains.
« Qu’est-ce que tu as ? Mon Dieu, comme tu es froide !
- Qu’est-ce que tu fais là ?
- Je t’ai entendue hurler. Je te dis pas ce que ça m’a fait ! J’ai cru qu’on était
en train de t’égorger !
- Qu’est-ce que tu faisais à côté ?
- Le client des assurances est passé vers une heure. On est restés un moment
ensemble, j’ai pas voulu te réveiller alors je me suis endormie sur le canapé.
- Mais il pue la poussière ! Où s’est-il encore échappé ? »
Anna passa le seuil et chercha des yeux le chat.
« Eh ! Où est ce que tu as trouvé ça ? »
Elle avait reconnu la lettre froissée, posée sur la table basse. Elle pivota soudain et
bondit sur Francine.
- Mais calme toi ! C’était glissé sous la porte quand je suis rentrée !
- Tu l’as lue !
- Mais tu es folle ! Qu’est-ce que tu fais ? Lâche-moi ! »
Anna la poussait avec violence hors de la chambre.
« Tu l’as lue ?
- Mais non, je ne l’ai pas lue ! Lâche moi, tu me tords le bras »
Elle tomba à la renverse à terre et recula en s’appuyant sur ses mains.
« Je ne veux plus jamais que tu rentres ici, tu m’entends, plus jamais !
- Mais, Anna, qu’est-ce que je t’ai fait ? Pourquoi te mets-tu dans un état
pareil ? »
Elle passa en la heurtant au visage et, bondissant vers la table, saisit le morceau
de papier. Puis elle revint dans sa chambre.
« J’ai dit dehors !
- Anna, s’il te plaît ! »
La porte lui claqua au nez. Anna s’enferma à double tour.
Le bout de papier lui brûlait les mains.
Elle ouvrit en grand la fenêtre et passa la tête au dehors. Une silhouette se tenait
droite au milieu de la place déserte.
Elle ramassa les vêtements jetés à terre et dépliant la lettre, commença à lire.
« Pardon, mon âme. Cent fois pardon. Je sais combien ceci te causera de peine.
Mais je ne puis échapper à mon destin, et quel que soit le chagrin que je te
cause en t’abandonnant, je ne fais que me conformer aux préceptes de mon
éthique. Crois moi, j’aimerais tant t’expliquer ! J’ai en toi une confiance si
grande… Mais ce serait te faire partager de grands dangers, et je dois emporter
le mal qui me ronge dans la tombe.
Ils sont revenus. Ils m’ont retrouvé. Ils ont voulu une nouvelle fois me corrompre,
mais cette fois j’ai décidé de leur échapper à jamais. N’attends pas de moi que
je te dise qui ils sont, n’espère pas un instant que je te confie le noir dessein qu’ils
fomentent ! Garde toi de vouloir pénétrer leur monde, car leur force est au-delà
des mots, et ils auraient tôt fait de te corrompre.
Le mal est insidieux. Quand il entre dans ta maison il ne dit pas son nom. Il sait
prendre le visage d’un ange et mettre à nu tes failles… Nous ne sommes que de
ce qu’il consent à ce que nous soyons, dès lors que son joug se pose sur nous, il
fait de nous le jouet de ses désirs les plus vils.
Je sais que tu t’es souvent interrogé à mon sujet. Tu as eu cette générosité de ne
jamais forcer ma volonté. Mais aujourd’hui je dois te faire un aveu, et de te faire
jurer, sur ce que tu as de plus cher, d’agir comme je te le demande, sans
chercher à en savoir davantage. Ni par les actes. Ni même par la pensée.
Car le monde des rêves est leur porte. C’est par là qu’ils se faufilent ! On peut se
croire en sécurité, enfermé à double tour, caché du monde qui nous entoure.
Mais ils font comme les cafards, ils ne connaissent pas les frontières et sont chez
eux partout. Ils pénètrent ton âme et y tissent leur toile, jour après jour, jusqu’à ce
que la moindre de tes pensées ne soit que le reflet de ce qu’ils y ont incrusté !
Autrefois j’ai été père. Ils m’ont corrompu, et j’ai abandonné l’enfant. Pour
qu’elle puisse survivre j’ai dû la couper de moi C’est une belle jeune femme, à
présent. Elle se nomme Anna Crémieux, tu pourras la trouver au 8 de la rue de
Valois.
Il faut la prévenir ! Lui dire qu’elle reste sur ses gardes ! Ils la cherchent , ils la
veulent pour eux, ils sont prêts à tout. Elle a voulu me faire don de la clef, mais je
me suis arrangé pour la faire disparaître. Si jamais ma chère enfant s’en empare,
Lucien, elle est perdue. Il ne faut pas ! Il ne faut pas qu’elle s’approche. Dis-lui de
dormir, Lucien ! Dis-lui de rester au chaud des couvertures ! Qu’elle demeure
dans l’ignorance ! »
Elle laissa l’enveloppe retomber sur ses genoux. La tête lui tournait, elle s’appuya
contre le rebord du lit.
Ce qu’elle venait de lire n’avait aucun sens ! A qui, à quoi faisait il allusion ? Mille
questions l’assaillirent.
Elle resta prostrée, accroupie sous les couvertures, à fixer le mur.
Elle avança vers la fenêtre. La silhouette s’était évanouie.
Elle enfila son manteau, ouvrit la serrure, jeta un coup d’oeil en direction de
Francine, qui somnolait, et enfin sortit sans claquer la porte.

Elle venait de se souvenir de la rue de Varenne.


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