mardi 1 août 2017

LA PORTE DE L’ENFER - 2eme partie - 4 -


Elle envoya la lettre froissée en boule dans un amas de détritus jetés en vrac sur
le trottoir.
Elle resta un instant assise, contre les premières marches de l’escalier, dans la
pénombre, les mains repliées contre sa poitrine. Une forte odeur d’ordure régnait.
Elle contempla ses bas filés jusqu’aux genoux qui laissaient apparaître la peau
violacée, et ses souliers salis par la patine du froid.
Elle surprit un bruit de pas aux étages supérieurs et se releva. On venait
d’enclencher l’interrupteur. La lumière blafarde de l’ampoule éclairait le plâtre
craquelé des murs. Un homme descendait pas à pas en boitant. Ils se croisèrent
en se frôlant, il avait la soixantaine et portait un feutre et une gabardine en daim.
La porte du studio voisin était restée entrouverte, des pleurs résonnaient à
l’intérieur. Elle entra sur la pointe des pieds. Francine se tenait recroquevillée sur le
sol, entre le lit défait et le mur, pieds nus.
« C’est toi ma biche ?, articula celle-ci entre deux sanglots.
- Qu’est ce qui t’arrive ? On t’a encore frappée ? »
Mais le flot des larmes ne s’arrêtait point. Le rimmel coulait sur ses joues, et la
jeune femme hoquetait en tirant sur une cigarette.
« J’en ai assez, Anna, je n’en peux plus.
- Eh, petite fille ! Qu’est ce qui t’arrive ? D’habitude tu tiens le choc ! C’est ce
type que j’ai croisé ? »
Les yeux de Francine se perdirent dans le vague. Elle était bouleversée.
« Mais c’est pas possible ? Qu’est-ce qu’il t’a fait ? Parle-moi »
Anna s’était accroupie et lui caressait le front avec une serviette.
« C’est encore un de ces types dégueulasses ? Il t’a cognée ? Bon sang, mais
pourquoi tu fais entrer ici n’importe qui ?
- Tu te trompes, Anna, c’est un Monsieur très bien ! »
Anna la regarda avec incrédulité.
« Quoi ? Un Monsieur très bien ? J’aurais vraiment entendu tout, ce soir…Un type
qui pourrait être ton père, qui te lève sur un bout de trottoir et t’achète pour une
bouchée de pain ! Je ne te reconnais plus. C’est pas toi qui me répètes qu’il faut
toujours laisser sa sensibilité au vestiaire ?
- Tous les hommes ne sont pas comme ça, Anna.
- Ah !, lâcha t elle en faisant les cent pas dans la chambre.
- Tous les hommes ne sont pas comme ça »
Anna saisit une cigarette et l’alluma.
« Tu crois que je les entends pas, dans mon sommeil, tes cris quand ils te
cognent ? Ces râles qui traversent les murs, quand ils te palpent … Leurs voix de
porcs, leurs rires gras… Tu crois que je ne les imagine pas juchés sur toi à te
rompre les hanches ?                   
- Anna tu ne sais rien ! Tu ne sais rien de rien !
- Comme s’il fallait être en dessous, pour savoir !
- Oui, justement ! Il faut, comme tu le dis, être en dessous ! Oh bien sûr, c’est
dur de découvrir la vie comme ça, à attendre que ça passe…Mais pour ça,
tu peux me croire, on en apprend ! Oh, il doit bien exister autre chose, je ne
sais où, mais ni à toi, ni à moi on a montré la voie…
- La voie de quoi ? Il n’y a rien à voir ! »
Francine écrasa le mégot à terre et, se relevant, caressa le visage de son amie.
« Comme tu es dure… Je me dis parfois qu’avec ce que je vis, c’est moi qui
devrais parler ainsi, et toi mettre le baume… Mais nous faisons l’inverse, à
l’internat c’était déjà pareil »
Anna recula, les poings serrés.
« Tu te souviens de cet homme qui était venu quand on avait huit ans ?
- Un homme ? Quel homme ?
- Celui qui était si bien habillé ! Celui dont on parlait tout le temps entre nous !
Celui qui nous lisait des histoires !
- Quoi ? Comment peux-tu te laisser attendrir en pensant à lui ? Tu oublies qu’il
a failli nous séparer ?
- Arrête Anna ! Arrête de te mentir à toi même ! Toi aussi tu voulais qu’il te
choisisse ! Ne mens pas !
- Qu’est ce que tu dis ? Moi, vouloir partir avec lui ? Moi, te quitter, m’éloigner
de Paris pour cette maison sinistre ?
- Ce type qui vient de sortir ! Tu ne l’as pas reconnu ?
- Je ne l’ai même pas regardé !
- C’était lui, Anna, c’était lui ! »
Ses traits abîmés par le labeur transpiraient la tristesse. Elle semblait si seule, le
corps si faible.
« Bien sûr il ne m’a pas reconnue. Tu penses, ça fait plus de dix ans…Il a pas
changé…Toujours cette voix si douce, si caressante ! Au début je n’ai pas fait le
lien. J’ai juste senti que quelque chose me revenait. C’est quand il m’a dit qu’il
voulait parler que j’ai ouvert les yeux. Un homme qui monte pour ça, dans mon
métier, c’est rare…
- Il t’a causé de quoi ?
- De sa fille ! Au début j’ai cru qu’il voulait un de ces trucs salaces, tu sais ! Et
puis non, il n’a pas bougé du lit. Il a commencé à parler, de lui, des gens, de
la vie, comme dans un livre. Tout ce que j’aurais aimé entendre, ça sortait de
sa bouche. Et ces mots, Anna, ces mots là, c’était vraiment à pleurer…
- Ma pauvre petite ! Quelle belle âme tu fais ! »
Anna se rapprocha de la porte et, contemplant le lit aux draps jaunis, maugréa :
« Il te reste encore beaucoup de monde ?
- Je t’ai dit, j’en ai assez fait pour aujourd’hui…
- Combien ?
- Pas grand-chose. Dix mille francs. Un peu plus »
Surprenant son reflet, Anna rajusta le dernier bouton de son chemisier.
« Tu as raison, ma chérie… On roule sur l’or, à quoi bon se fatiguer ?
- Tu crois que je le fais exprès ?
- Est ce que je me plains, moi ? »
Elle l’observait d’un air lugubre, cachée derrière ses petites lunettes.
- Tu seras assez gentille de ne pas faire de bruit quand tu rentreras. Ma journée
a été dure, et je n’ai pas envie de dormir demain au bureau »
Elle sortit en claquant la porte.






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