mardi 8 août 2017

LA PORTE DE L’ENFER - 2eme partie - 10 -


Elle sentit sa tête sur l’oreiller. Francine passa la main derrière sa nuque et l’aida à se
pencher vers la tasse de café chaud. Une odeur de soupe se mêlait aux senteurs
d’encens.
Anna vit le chaton venir se lover contre elle, et approchant son visage, frotta son
nez contre le sien.
« Tu te sens comment ? »
Elle avait revêtu un chemisier de nuit.
« J’ai dormi longtemps ?
- Assez, oui, il est minuit passé…Tu te souviens de quelque chose ?
Elle contemplait le petit animal qui, de ses griffes, jouait avec les pompons de la
descente de lit.
« Tu sais, il faudrait peut être qu’un jour tu acceptes d’aller consulter un
docteur…
- Que veux-tu qu’ils y fassent ? Ça peut pas se soigner, ces choses-là.
- Quand même, Anna, avec les années ça ne s’arrange pas ! Comment veux
tu vivre comme tout le monde, avec ce truc qui peut se réveiller à tout
moment ?
- Vivre comme tout le monde ? »
Sa voix s’était brisée.
Dans les moments qui suivaient les crises, elle se sentait parfaitement incapable
d’affronter les regards. C’était profondément avilissant, d’assumer, d’y être
contrainte. Les visages se voilaient d’une atroce neutralité, ils se retranchaient et
se refermaient.
Plus les années passaient, plus cela s’ancrait. Les autres taisaient ce qu’ils avaient
vu, comme s’il ne s’était rien passé, mais elle, elle savait ! Elle savait qu’elle était
différente. Horriblement différente.
« Il était pas mal, ce type qui t’a ramené…Très prévenant, et beau avec ça!
- Il a mis les pieds ici ?
- Tu m’imagines te hisser sur mes épaules ?
- Raconte ! Raconte-moi s’il te plait ! Il était seul ?
- Il t’a ramené comme un bébé endormi ! Un vrai forçat ! Heureusement que
j’étais en pause ! C’est un flic ?
- Oui !
- Il m’a aidé à te dévêtir. J’ai voulu lui offrir un grog, tu parles, un beau gars
comme ça qui vous tombe du ciel !
- Il t’a posé des questions ?
- Trois fois rien ! La discrétion même !
- Quoi par exemple ?
- Mais rien ! Dis donc, tu en fais des cachotteries depuis quelques jours ! Qu’est
ce qui se passe, Anna ? Pourquoi tu ne veux rien me dire ? Est ce que je ne te
raconte pas tout, moi ? »
Mais Anna esquiva, trahissant une moue d’agacement en guise de protestation.
« Qu’est-ce qu’il t’a demandé ?
- Anna, tu es ma seule famille ! La seule personne qui m’ait été donnée au
monde…, balbutia Francine en baissant les yeux.
- Oui.
- Je te connais depuis toujours, et pourtant plus nous grandissons et plus je sens
en toi une résistance… Comme si tu refusais…
- Je ne fais pas exprès, Francine. Crois-moi !
- C’est ça qui me rend triste. Tu sais, ma soeur, toi et moi on ne nous a rien
donné. On a dû tous les jours se battre pour quelques miettes. Même nos
jouets, on les récupérait dans les poubelles…
- Tout ça n’a pas d’importance…
- Et toi, le peu que tu as, c’est comme si ça te brûlait les mains ! Tu te lèves, tu
sors sagement faire tes heures, et puis tu rentres avec de la mélancolie plein
les yeux…
- A quoi bon ? »
La lueur de la bougie diminuait lentement.
« Il t’a paru séduisant, mon collègue ?
- A ton avis ? Vous êtes seulement collègues ? »
Anna haussa les épaules.
« Les hommes, là où je travaille ça ne manque pas, tu peux me croire !
- Jolie comme tu es, ça m’étonnerait pas que quelques-uns aient déjà tenté
quelque chose…
- Qu’ils essaient, je les attends !
- Ca ne t’intéresse donc vraiment pas ?
- De quoi tu parles ? Tu m’agaces, à constamment remettre le sujet sur le
tapis !
- J’en parle parce qu’à chaque fois tu esquives…
- Ce n’est pas près de changer ! Ce qui se passe dans un lit ne regarde
personne ! Je ne comprends pas que tu puisses à ce point pousser
l’indélicatesse ! Aurais tu oublié les préceptes qu’on nous a inculqués ?
- Tu ne vas pas me dire que tu as accordé du crédit aux boniments de cette
sale bonne femme ?
- Mademoiselle était une femme comme il faut !
- Bah ! Une vieille fille acariâtre …Qui se vengeait de la vie sur nous !
- Tu mens ! Tu mens ! »
Anna s’était réfugiée sous la fenêtre.
« Anna ! Anna ! Ces gens-là sont pervers ! Comment une fille comme toi peut elle
se faire avoir ?
- C’est toi la perverse ! Toi ! C’est toi qui, pendant que je vais travailler
honnêtement, restes là, les cuisses écartées, à les attendre ! Toi, qui jour après
jour t’avilis de plus en plus ! D’où tu imagines que je puise cette force de
résister à ces saletés que tu m’imposes ? Où est ce que tu crois que j’ai appris
à me défendre ?
- Anna, comment peux-tu me parler ainsi ? »
Elle n’osait affronter la colère qui défigurait de plus en plus les traits de celle qui
partageait sa vie depuis l’enfance.
« Toute cette jeunesse qui part en fumée, ta jeunesse, ma pauvre soeur, que tu
vends chaque jour pour moins cher… Et moi ! Moi qui t’écoute raconter ces
saletés, tu voudrais que je me confie à toi ? Que je m’y mette aussi ? C’est ça
que tu veux ?»
Francine se redressa. Elle demeura un instant immobile, face à la porte, et essuya
discrètement une larme.
« Anna, Anna, murmura-t-elle pour elle-même. Qu’es-tu, mon Dieu, en train de
devenir ? »
Le chaton vint se frotter à ses pieds et la suivit en décrivant des cercles, la queue
dressée. Puis il s’arrêta sur le seuil et fit demi-tour.




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