jeudi 20 juillet 2017

LA PORTE DE L’ENFER - 1ere partie Hiver 1916 - 3


La jeune actrice observait les statues avec fascination.
Abandonnées à même le sol, ou déposées sur des tréteaux, elles formaient une
ronde macabre, au milieu de l’immense atelier aux murs de pierre. Approchant une chandelle, Carlotta pouvait goûter avec délectation, aux mille nuances des formes grimaçantes. Toutes reflétaient l’épouvante à l’état brut.
« Regarde, Emma, regarde ces formes, dit –elle en caressant le buste d’une
effrayante figurine de marbre. C’est encore plus véridique que ce qu’on a pu lire
dans les journaux.
- Je serais vous, Mademoiselle, je m’approcherais pas trop. Faut pas jouer
avec le diable, comme on dit chez moi, on sait jamais ce qu’on peut
déclencher…
- Idiote ! Vous autres êtes incapables de comprendre ! Te rends tu compte ?
Nous sommes dans l’antre d’un génie, ma fille ! D’un génie ! Ce vieillard que
tu nargues du haut de ton ignorance va faire de moi une reine ! »
Défaisant un à un les boutons de sa robe, Carlotta entama une plainte. L’écho du cri étouffé glaça les sangs de la camériste, qui ne vit même pas tomber à terre la robe trempée. La jeune femme était à présent nue, entourée par les silhouettes de
marbre. A l’ombre des pierres, elle commença à réciter les premières répliques de
Médée, faisant se chevaucher les mots en expirations qui se perdirent entre les
clapotis de l’eau sur les vitres.
« Mademoiselle, mademoiselle, votre peau, votre peau ! Qu’avez-vous fait ?
Qu’avez-vous donc fait ?
Carlotta tourna lentement son regard vers elle, comme absente.
« Pourquoi mon Dieu ? Pourquoi ? »
Le dos de la jeune femme semblait avoir été lacéré par des griffes, et les caillots de sang séché se détachaient de la peau blanche, depuis le bas des hanches jusqu’en travers des épaules.
« Qui vous a fait ça ? Pourquoi mademoiselle ?
- Tais toi donc ! Tu ne sais pas ce que ça a été ! Tu ne sais pas !
- Mais quoi, mademoiselle, quoi ?
- Ce que c’est de savoir ça là ! Au dedans ! A te creuser, à te manger de
l’intérieur ! A te bouffer les os ! »
Emma regardait sa maîtresse avec incrédulité.
« Mais Mademoiselle, les enfants c’est sacré ! C’est ce qu’il y a de plus beau ! C’estce que le ciel vous donne … »
La foudre déchira le ciel d’un coup fracassant. Carlotta s’était immobilisée dans un rictus.
« Les enfants c’est bon pour les bonnes femmes… C’est un accident, un pur
accident… Franchement, avoir mis bas à mon âge ! Dans cette misère !
- Mais c’est un brave homme ! Il vous a juré qu’il s’occuperait de tout !
- Avec quoi veux-tu qu’il élève tout ça ? Depuis qu’il a quitté cette demeure,
ses bronzes ne lui rapportent pas mille francs ! Et il vit dans un taudis !
- Vous trouverez bien de quoi vous arranger…
- A ma manière, sûrement ! »
Elle s’approcha d’un miroir couvert de poussière, et de ses mains agrippa sa longue
chevelure noire. Puis elle fixa son reflet, comme fascinée par ce qu’elle contemplait.
« Je ne laisserai rien ni personne me détourner de ma route. Je sais qui je suis, je sais où je vais. Peu m’importe si on me juge immorale ! Il y a des vies qui sont écrites avant même de les avoir commencées »
Le crissement de la lourde porte interrompit leurs échanges. L’actrice accueillit le
retour de son frère d’un énigmatique sourire.
« Alors, dit – elle, vas tu me dire enfin ce qu’il attend de moi ?
- Il est temps, oui. Je pense que ça va te plaire, mon ange…
Carlotta le regarda avec convoitise. Il semblait goûter ce bref pouvoir qui était le
sien à cet instant, le seul dont il pouvait légitimement s’enorgueillir. Se tenir face à
elle, indifférente à l’annonce de la victoire, tel un messager qui peine à contenir ces perles de sueur qui se détachent d’un visage impeccablement soigné. Toute la monstrueuse singularité de ce couple pouvait se lire dans la façon dont ils se
refusaient l’un à l’autre, complices invisibles d’un crime fomenté depuis l’enfance.
« Tu vas poser, mon ange, pour lui. Poser. Et ton effigie, une fois achevée, ouvrira la
porte ! »

Emma surprit alors une ombre grignoter le visage de celle que tant de fois elle avait préparée. Elle sentit son pouls s’accélérer, et fut soudain prise de tremblements.


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