mercredi 19 juillet 2017

LA PORTE DE L’ENFER - 1ere partie Hiver 1916 - 2


Les deux hommes s’étaient retrouvés dans le couloir jouxtant la chambre où
dormaient les petites.
« Ce n’est pas possible. Pourquoi refusez-vous de me dire de quoi il s’agit ? Que suis-je donc ici ? N’ai-je pas acquis quelque droit à faire valoir à ses yeux ? »
Giorgino toisa le pauvre artiste avec commisération et tira profondément sur sa
cigarette. Il cherchait à peine à masquer le peu de considération qu’il lui portait.
« Est-ce donc si secret ? Pourquoi ne dites-vous rien ? Pourquoi prenez-vous toujours fait et cause pour elle ? Après tout c’est avec moi qu’elle vit, maintenant, n’est-ce-pas ? Vous nous réveillez les petites et moi et nous traînez de force sans un mot dans l’antre de ce satire …
- Taisez-vous !
- Non, je ne me tairai pas ! Il s’agit de ma femme, tout de même ! Ma femme !
Que vous laissez seule aux prises de ce vieux fou ! »
Giorgino ne quittait point son reflet dans le petit miroir suspendu au-dessus de la
cheminée. Il y puisait une force et une résistance qui contenait sa voix dans des tons graves.
- Auguste Rodin est un génie. Et vous un pauvre ignare ! Ne vous faîtes pas
d’illusions ! Ma soeur en rien n’est votre femme, elle ne vous appartient pas !
Vous l’avez suffisamment humiliée, en la contraignant à garder coûte que
coûte ces créatures dont aujourd’hui nous ne savons que faire…
- Que savez-vous de Lui, sinon ce qui se sait et se dit en tous lieux ? Rien, ou
presque. Moi je le connais, et suffisamment assez pour le craindre à sa juste
mesure ! Tous ceux qui s’en sont trop approchés s’y sont brûlé les ailes !
Aujourd’hui il vous apparaît totalement inoffensif…Mais je puis vous l’affirmer,
il n’a en rien renoncé à son œuvre funeste !
- Que croyez-vous donc que vous fassions ici ?
- C’est bien ce qui m’effraie ! J’imagine très bien ce que vous lui avez mis en
tête ! En croyant la servir ce n’est que vous même que vous honorez …
Qu’avez-vous besoin de vous hisser davantage au travers d’elle ? N’êtes-vous
pas déjà satisfait ? Elle n’a pas vingt ans, et déjà elle est au firmament !
- Mon pauvre ami, cessez de regarder le monde avec votre petite ambition.
Nous ne partageons point votre aptitude à laisser filer la chance… Vos
statues ont bonne figure, dans les placards de votre atelier. Et vos pudeurs
d’artiste incompris sont d’un ridicule achevé ! Croyez-vous que Carlotta soit
du genre à se contenter d’un concert d’éloges ? Pensez-vous qu’elle ait
parcouru tout ce chemin pour ne devenir qu’une gloire éphémère ?
- Vous n’êtes qu’un arriviste ! Sans elle, vous n’êtes rien !
- C’est fort probable. Mais au moins n’aurai-je aucun mal à la garder à mes
côtés ! ».
A ces mots il tourna lentement les yeux vers les deux fillettes, endormies côte à côte.
« Que croyez-vous donc être, vous autres ? Espérez-vous seulement qu’on se pousse un peu pour vous faire de la place ? »
La porte grinça, et par l’embrasure, la silhouette voûtée de Madame Rodin apparut.
« Excusez-moi. Le dîner est servi dans la salle des gardes. Il y a avec nous quelques
généraux qui vous seront de bonne compagnie.
- Aurons-nous le plaisir de voir votre époux faire une brève apparition ?,
demanda Giorgino.
- Avec le travail qui l’attend, cela m’étonnerait. Une fois sa tâche achevée, s’il
lui reste quelque force, qui sait ! »
Les deux hommes échangèrent un regard, puis ils abandonnèrent les deux enfants

endormis, avec pour seul compagnon le feu, qui crépitait.


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