jeudi 27 juillet 2017

LA PORTE DE L’ENFER - 1ere partie - 8 -


En dévalant les corridors, le jeune sculpteur heurta de plein fouet une porte mal fermée. Il sentit à peine la douleur le frapper et, à demi assommé, reprit sa course.
Il passa devant une fenêtre. Devant lui se perdait un long couloir. Il ouvrit la première porte qui se présentait et entra.
Deux silhouettes s’y tenaient silencieuses. A distance, Madame Rodin, tenant un chandelier, conduisait Giorgino et les autres convives à sa poursuite.
« Il se passe quelque chose, dit-elle en s’efforçant de maintenir droite la bougie. Tout ceci n’est pas normal. Pourquoi a-t-il voulu qu’on lui amène cette femme ? Normalement je ne veux pas de ça chez moi !
- S’il vous plaît, Madame, je vous en prie ! Ma sœur n’est pas n’importe qui !
- Oh taisez-vous ! Mais taisez-vous donc ! Quand je pense que s’il n’avait pas été à cette représentation toute cette cauchemardesque création dormirait encore ! »
Ils pénétrèrent dans la pièce où était entré le jeune sculpteur quelques minutes avant eux, et virent les deux statues. Giorgino s’avança vers l’une d’elle.
« Mon Dieu, c’est à peine croyable ! Le Penseur ! Ici !
- Croyez-vous que ce soit seulement le moment?, s’énerva Revel.
- Par ici, héla Charles sur le seuil. Je le vois ! »
Le sculpteur venait d’entrer dans la chambre des enfants. Le feu s’était éteint. En tâtonnant il trouva le lit. Les petites avaient disparu. Sa main passa sur quelque chose d’humide, il la porta à ses lèvres et sentit au fond de sa gorge un parfum âcre.
Madame Rodin entra, et s’approcha à son tour. Tous deux lâchèrent un cri. Le jeune homme n’osait regarder, l’horreur le maintenait paralysé.
Les draps étaient couverts de sang.
« Je le savais, je le savais, hurlait Madame Rodin. Je savais qu’il allait se passer quelque chose.
- Il les a tuées, il les a tuées !
Le jeune père sentit la rage monter en lui.
« Carlotta ! »
Giorgino avait aperçu, à l’extrémité du long couloir, la silhouette d’une femme hiératique. Les généraux échangèrent un regard, et comprirent aussitôt. Charles s’approcha du père tandis que Revel, agrippant Madame Rodin, l’entraîna fermement au dehors.
« Conduisez nous à lui, Madame. Vite, il ne faut pas perdre de temps ! »
Elle n’était que pleurs. Tout s’écroula, sa maison, enterrée par la fin d’un long règne, allait renaître sous les assauts du scandale. Elle vit son Dieu s’affaisser, plier le genou, tomber de son socle et disparaître en une poussière de suie.
« Ne dites rien ! Laissez-nous faire ! Nous ici, vous ne risquez rien »
Elle abandonna sa volonté à cet homme auquel elle servait depuis des mois pain et eau, qui la pressait en direction de l’atelier.
La porte était grand ouverte.
Même lui ne put retenir un cri devant l’odieux spectacle qui s’offrait à eux. Carlotta, nue, le visage couvert de sang, se tenait prostrée, dans une attitude d’absolue désolation, articulant des sons de bête. Son dos était voûté, et ses membres tendus. Sous elle gisaient les deux petites. Francesca, dont la tête ensanglantée était maintenue par les crocs, et Amélia, inerte sous le corps de sa sœur.
La femme du sculpteur s’échappa en poussant des cris et, dévalant les marches, courut aux pieds de son mari. Elle l’implora, le baignant de larmes et le couvrant de baisers.
Mais il était en transe. Hypnotisé, le regard fixe en direction du modèle le plus extraordinaire que la nature lui ait donné de voir, corps et âme voué aux coups sourds qu’il assénait au marbre.
Revel ne parvint point à retenir la nausée qui montait. Il venait de pénétrer malgré lui dans les enfers, et savait qu’il n’y aurait point de salut.
L’ombre de Giorgino apparut sur le seuil. Il ne semblait pas étonné, comme s’il avait prémédité les évènements depuis longtemps. Ses yeux se posèrent sur Carlotta et s’emplirent d’émotion. Lentement il s’approcha d’elle et, s’agenouillant, caressa ses cheveux encrassés par les caillots de sang.
Sortant d’un songe, la jeune femme desserra les mâchoires et laissa tomber le petit corps sur la pierre froide. Avec un mouchoir Giorgino essuya délicatement son visage.
Le vieux sculpteur frappa l’air de la main en laissant s’échapper un grognement, et le frère recula aussitôt. Maintenu par un fil dans les airs, le modèle s’était à nouveau immobilisé…
« Carlotta, ma chérie, mon ange, fais attention, tu vas prendre froid. L’orage est passé, tu sais, mais le vent est encore là. Nous allons tout nettoyer, et puis après nous partirons gentiment »

Celui qui lui avait offert l’éternité frappait comme un fou la pierre, ne sentant pas même la présence de sa femme, qui délirait à ses pieds.



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