jeudi 1 juin 2017

SUNDANCE / GENESE (6)


Ce fut un 25 juin, quatrième soir de l’été 1974. Pompidou était mort et enterré à peine trois mois auparavant. Auguste, l’un des tous premiers informés, avait, pour la première fois de sa vie, pleuré à chaudes larmes à la cérémonie funèbre, et exposé à la France entière le visage d’un homme qui n’était pas sans cœur.

La campagne, brève et exaltante, quatre semaines tout au plus, fut celle d’un rêve volé à défaut d’être brisé. Deux cent mille petits bulletins, c’est à dire ceux des DOM TOM et des français de l’étranger, séparèrent les deux candidats, arrivés au coude à coude au deuxième tour. 50,8 contre 49,2 : il s’en était fallu d’un cheveu pour que les Lewit déguerpissent de leurs palais dorés. Mitterrand portait le rêve, celui de 68, celui-là qui avait été habilement récupéré par le défunt président. Il était prêt, il avait l’âge idéal. Les foules qu’il rassemblait étaient incroyablement galvanisées. Jamais, avoua-t-il par la suite, il ne retrouva cette fougue et cette force, fruits de l’adéquation parfaite d’un homme seul face à ce qui aurait dû être son moment.

En apparence encore plus seul, son compétiteur eut l’avantage, outre de tenir les Finances, de bien mieux maîtriser sinon son époque, du moins l’art d’y répondre admirablement par la forme. Habile communicant n’écoutant que lui-même, arrivant à point nommé pour briser le jeu en vase clos des dinosaures conservateurs, il emporta tout sur son passage , bénéficiant des soutiens du président 50 défunt en lutte avec ce Chaban qu’ils balayèrent avec hargne.

Giscard devint le troisième Président de la Vème. Ministre de la Justice sous Pompidou, Auguste avait rejoint la conjuration des 43 signataires gaullistes ralliés à son panache. Il en fut récompensé, en étant confirmé à ce même portefeuille. Loin de s’échouer, le rêve s’assoupit nonchalamment dans les premiers mois ensoleillés d’un septennat né sous les oriflammes de la modernité. Mitterrand maugréa quelques instants une fausse défaite qu’il avait anticipée, puis songea aussitôt à reprendre le combat. Il prit la route de Latché, et ses millions d’électeurs celle de leurs congés payés.


Suzanna et Laure arrivèrent vers dix-neuf heures Porte de Versailles. C’était la première fois qu’elles pouvaient assister à un concert. Ce Dark Side of the Moon des Pink Floyd promettait d’être l’événement musical de l’année.

Quelques mois plus tard, au gré d’un décret présidentiel, elles deviendraient majeures sans même gagner un jour, l’âge légal passant de vingt et un à dix-huit. Pour l’heure, elles eurent la permission de sortir seules, car nul n’osait rien refuser à Suzanna.

Ce soir-là était leur soir.

Suzanna n’eut besoin que d’un bustier rouge resserré au plus près de la taille, d’une courte jupe noire et de bottes en cuir pour se revêtir. Comme il se devait, Laure marchait en retrait, évitant les foules que sa sœur faisait reculer de sa démarche fonceuse. Sa robe en taffetas mauve pâle faisait ressortir ses yeux bleus et son teint pâle.

« Dépêche, chérie, l’entraina Suzanna. J’ai le feu, je te dis pas, j’ai envie de tout faire péter ce soir !
- Attention, avec tes talons tu vas finir par te blesser, lui répondit Laure, essoufflée.
- Me blesser ? Tu déconnes ! Blesser ça oui, je veux bien. Un bon coup là où je pense, au premier qui fait le con !
- C’est pas ce que je voulais dire…
- C’est ce que je veux dire, moi ! »

Pénétrant dans la salle de concert, elles se faufilèrent entre les spectateurs serrés dans la fosse, jusqu’à atteindre le devant de la scène.

« Ouf, ria Suzanna en tirant sa sœur à elle par le bras et en la plaçant à sa gauche. De là, on va rien louper !
- J’ai abimé ma robe ! - Putain, merde ! Bousillé, tu veux dire. C’est nul, on voit qu’un bout de tes jambes ! »
Et s’agenouillant, elle attrapa le tissu, et d’un coup sec tira.
« Mais t’es malade ? Qu’est ce que tu fais ?
- Arrête de bouger ! Voilà ! C’est pas mieux comme ça ?
- Mais j’ai l’air de…
- T’as l’air d’une bonne pouliche ma chérie. Hum, on en mangerait ! »
Et elle lui embrassa l’intérieur de la cuisse à pleine bouche.
« Je t’ai mis du rouge ! Putain, Laure, je t’ai mis du rouge juste là où... Attends, je vais faire mieux.
- Mais arrête, tout le monde nous regarde !
- Ah oui ? fit Suzanna, à genoux, le visage penché dans l’entrecuisse de sa sœur.
Et haussant le ton, elle cria :
« Pussy pussy pussy cat ! Miaou miaou le joli minou qui aime les cachous ! »
Puis elle appliqua ses lèvres en les pressant, soulevant d’un doigt tendu l’élastique de la petite culotte et relevant de l’autre main la robe aussi haut que possible.
« On est des sœurettes, on a des minettes, et tout ça c’est chouette, de s’faire des risettes », chanta-t-elle à tue-tête en s’esclaffant.
- Arrête ! » hurla Laure en se retenant de gigoter, tant les attouchements la chatouillaient.
S’agrippant à sa taille, Suzanna se releva. Elle vit aussitôt que Laure, loin de partager son entrain, était horriblement gênée. Elle se contint, et la prit dans ses bras en la serrant contre elle.
« Petite chatte, ma chérie. Petite chérie, petite chatte. Miaou miaou ! Oh, excuse-moi. Excuse ta petite salope de sœur »
A leurs côtés, de jeunes couples en jeans s’embrassaient.
« Guiliguili ! Guiliguili », fit elle en passant ses doigts sous les aisselles humides de Laure, qui ria à pleine gorge.
« Que tu es bête ! Mais que tu es bête !
- Bête, oui ! Bête ! La Bête ! Je suis la Bête ! Tu es la Belle et je suis la Bête ! Putain, ça chauffe de partout ici, regarde, ouh la la ! Ils ont tous le feu au cul, ça va finir en orgie !
- Va pas falloir qu’on raconte ce qu’on a vu à la maison !
- Parce que tu crois que papa, avec le poste qu’il a, il se doute pas un peu de ce qui se passe ici ? En tout cas, je te préviens ! Voir, c’est bien gentil, mais ça suffit pas. J’ai mis la cuirasse, et j’ai bien l’intention de me la faire dégrafer …
- Quoi ? Ici ?
- Pourquoi pas ? On va quand même pas se contenter de se faire peloter dans des soirées à la con ! Les boutonneux à particules, je te les laisse si tu veux. Moi j’ai plutôt envie d’un chevelu qui sente la sueur, avec de bonnes grosses mains calleuses. »

A ces mots prononcés, elle sentit se serrer contre elle un corps puissant, par derrière, qui l’enserra. Et sans même avoir eu le temps de réagir, elle vit apparaître, de part et d’autre de sa poitrine pressée contre le rebord de la scène, deux belles mains tendues.
« Du genre de celles-ci ? »
Elle voulut se dégager, mais le corps la pressa davantage.
« Te retourne pas, mignonne, tu risquerais d’être émue. Regarde plutôt ces mains, et dis-moi si elles te conviennent »
Se retournant, Laure vit l’homme la première. Elle le fixa avec stupéfaction, et plongea son regard dans celui de sa sœur.
« Alors, qu’est-ce qu’elle te dit ta copine, poursuivit l’homme. On continue ou on arrête ? »
Suzanna regarda Laure. Son effroi ne faisait aucun doute.
« On continue », murmura-t-elle en penchant sa nuque contre l’épaule de l’homme. Puis, après une inspiration :
« Il te plait, Laure ? Dis-moi. Il te plait ? »
Laure vit la bouche de l’homme s’approcher de l’oreille de sa sœur.
« Oui, oh oui, il te plait !
- Il lui plait. Oui, il lui plait », répéta l’homme.

Un brouhaha venu des profondeurs leur répondit. Soudain la foule se souleva, et la salle fut plongée dans l’obscurité. Suzanna se plaqua contre les hanches de l’homme. Elle sentit sa puissance, et souffla. Puis, de sa main gauche, elle attrapa la main de sa sœur, et croisa ses doigts dans les siens.

« Ca commence, ma douce. Ça commence… fit-elle.
- Oui, soupira Laure, entendant des tréfonds de la scène monter les premiers souffles de synthétiseur.
- Ca commence, ma douce, reprit l’homme, en écho, desserrant l’étreinte et retournant délicatement Suzanna.
- Retourne-moi encore… », lui murmura-t-elle, à l’instant où leurs lèvres manquèrent de se frôler.
Ne lâchant point les doigts de sa sœur, elle se repositionna face à la scène, et prit une profonde inspiration.
« Tu reconnais ces notes ?, demanda-t-elle à Laure.
- Money ! répondit l’homme.

- Oui, expira-t-elle. Oui ! Money ! » 


écouter après la lecture (conseillé) : 

https://www.youtube.com/watch?v=-0kcet4aPpQ


Commande en ligne, résumé et avis de lecteurs :

SUNDANCE / GENESE Vol.1 : 
http://www.thebookedition.com/fr/sundance-livre-1-genese-vol1-p-343871.html?search_query=sundance&results=2

SUNDANCE / GENESE Vol.2 : 
http://www.thebookedition.com/fr/sundance-livre-1-genese-vol2-p-344605.html?search_query=sundance&results=2



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