lundi 29 mai 2017

SUNDANCE / GENESE (2)


On la diagnostiqua stérile, et ce fut un déchirement. Pour elle, qui vivait confinée dans un grand manoir de la région bordelaise, seule l’arrivée d’un nourrisson aurait pu donner un peu de contenu à cette existence sans reliefs dans laquelle elle avait glissé.

Elle regarda ce ventre désespérément plat, et fut aussitôt prise de dégoût. Que s’était-il passé ? Comment, sitôt ses parents mis en bière, s’était-elle retrouvée là ? Ca s’était passé si vite, cet exode … Cette zone qu’on l’appelait la zone libre fut sa prison. Et la demeure bordelaise achetée par Auguste une geôle. Elle avait vu son jeune époux, imperceptiblement, se transformer. Il s’éloignait d’elle, de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps. De l’étourdissant compagnon des premières années, il ne subsistait que cette trépidante silhouette juchée sur ressorts, et cette longue mèche qui venait se plaquer en travers du front.

Lorsqu’il revenait au bercail certains samedis, suivi d’une cohorte bruyante, c’était à peine s’il lui adressait un regard. La mâchoire d’Auguste devint un rictus. 

Parlementer sans fin avec les occupants pour accroître ses gains lui coûtait, sa joie de vivre s’était tarie. Quand par miracle il bénéficiait d’un bref instant de repos, il ôtait ses chausses, étendait ses longues jambes en direction de l’âtre, et lisait avec distraction le journal en étouffant des bâillements.

Suzanne apprit à se recueillir en silence, à ses côtés, se positionnant légèrement derrière lui, de sorte que sa seule vue ne le détourne point de sa lecture. Son corps s’était contracté jusqu’à évacuer toute respiration. Elle devint plus pâle encore, plus silencieuse, laissant les domestiques décider à sa place des mets à préparer, ne répondant à leurs sollicitations qu’en inclinant la tête et en expirant d’épuisement. Au lieu des livres dont elle se nourrissait jadis, elle ne tenait plus entre ses mains que de petits canevas qu’elle brodait sans fin.

« A quoi pensez-vous donc encore? », lui demandait parfois Auguste en fixant exaspéré ce visage marquée de cernes.

Ses parents étaient morts, l’un après l’autre, à l’automne 1942. Elle s’était laissé exiler dans cette région de vignobles ensoleillée, comme on déplace une porcelaine en l’enfermant dans du carton. Sans rien comprendre. Sans personne à qui parler. A peine éclose, sitôt éteinte. Quand fut signé l’armistice, elle ne pesait que quarante kilos. Une petite robe grise, un châle sur les épaules, et un chignon mal peigné, piqué en travers. Il lui arrivait de devoir s’appuyer sur les murs blancs pour ne pas tomber, tant au dedans les forces manquaient.

L’usine Desmaret, ce fleuron, se portait dorénavant bien mieux qu’au début du conflit. Tout étant à terre, on ne pouvait faire table rase de ce qui restait encore debout. Là, dans cette province relativement épargnée, avait été amassé de quoi aider à la reconstruction. Aussitôt constitué, le gouvernement de la Libération décida la nationalisation de l’entreprise, tout en laissant à sa tête cet homme dont la rumeur populaire, pourtant expéditive à passer les traitres au peloton d’exécution, louait le talent pour les affaires. Ne doutant pas de sa bonne étoile, Auguste eut tôt fait de comprendre que ses intérêts bien compris passaient par Paris. Il prit l’habitude d’y monter pour y rencontrer tout ce que l’après-guerre comptait comme personnages importants. Il ne lui fallut que quelques mois pour embrasser, mieux encore que feu son beau-père, une carrière politique.



Cette seconde maîtresse lui ôta jusqu’au souvenir de son épouse. Il n’avait tout simplement plus de temps disponible à autre chose qu’à cela : gravir la montagne, plus haut, plus vite encore. 1945, 1946 et les suivantes, concentrèrent à elles seules ce qu’en temps normal on met vingt ans à bâtir. Il devint député, sur les bancs du MRP, par pur opportunisme. A gauche, il n’y en avait que pour les communistes, et, à la place qu’il occupait, le rattachement idéologique allait de soi. Son territoire fut conquis aisément. En bon séducteur à la poigne franche, il le défricha mois après mois, jusqu’à connaître les fermes les plus reculées de l’arrière-pays de la Creuse – puisque c’était là qu’il avait jeté son dévolu.

Avec le temps, il en vint à mépriser tout ce qu’il ne pouvait plus que délaisser, et notamment cette femme à laquelle il devait tout, qui végétait avec 37 son ventre vide. De ce mépris qu’on ressent pour un souvenir qui vous fait vous sentir finalement bien misérable, et qu’on veut à tout prix oublier.

A Paris, dans ses bras, les belles, ça valsait. Au fil des ans, pressés de toutes parts par ses occupations, il y prit moins goût. Il les supportait de plus en plus difficilement, ces sangsues capricieuses, qui, à peine son pantalon relevé, quémandaient une faveur, et lui renvoyaient ce vide qu’il ressentait en se regardant vivre pour lui-même. Il s’abandonnait un peu, et elles voulaient lui ôter un bras. Alors il les chassait, toujours plus abruptement. Et, avec elles, jusqu’au goût de la chair.

Reconstituer le stock des armes de guerre fut jugé aussi nécessaire que remettre en place les immeubles, canalisations et chemins de fer. Les années cinquante et soixante furent des années d’expansion pour à peu près tout le monde, et de fortune pour une poignée. Délaissant les affaires pour le Parlement, Auguste, à présent lesté par un ventre protubérant retenu par deux bretelles, sut habilement tirer les fils. La Maçonnerie à laquelle il souscrivit contre ses propres convictions lui apporta cette manne qui permet de faire couler l’argent à flots sans trop d’efforts. Jusqu’à atteindre une forme de lassitude devant tant de capital accumulé dont il ne savait que faire.

Ce fut là, au milieu de l’été 1955, qu’il se souvint qu’il avait une femme, dans cette sombre demeure bordelaise qu’il possédait. Puisque tout était devenu si ennuyeux, si lassant et si répétitif, pourquoi ne pas revenir à la source, là où tout avait commencé ?

Il la fit appeler au jardin, et, pour la première fois depuis des années, la regarda. Tandis qu’elle demeurait silencieuse, le regard baissé vers le massif de roses, il se surprit à reconnaître dans ce visage éteint un peu de cette lueur d’âme qui l’avait, en des temps reculés, touché. Eteinte, certes, et pâle. Désespérément pâle. Mais encore assez belle, sous sa mise disgracieuse. Il en fut troublé.

« Ma chère amie. Je sais que je me suis fort mal occupé de vous. Je vous prie de ne pas m’en tenir trop rigueur »

Elle leva son regard en direction de cet homme qu’elle reconnaissait avec difficulté, tant il s’était physiquement détérioré.

« Quelque chose ne va pas, Suzanne. Quelque chose ne va pas. Et je ne sais pas quoi »

Elle le vit lentement s’affaisser et retenir son souffle.
« Je peux faire quelque chose ? »

Les mots s’étaient échappés d’elle sans qu’elle eût le temps de les réfléchir. Et son teint s’empourpra.
« Je me sens si seul, soudain…. »

Il n’eut plus de force, et son corps plia sous son propre poids.
« Appuyez-vous donc sur moi »

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