samedi 6 mai 2017

Peu avant la Mort en Direct : Romy S.(un extrait de SUNDANCE - vol.3 - sortie : sept.2017)


Ce fut Laure qui les informa tous. La nouvelle avait été annoncée par une Une dans le quotidien de l’île : l’actrice mythique de Sissi, la mère de ce si jeune adolescent décédé en début d’année dans des conditions tragiques, la femme qu’ils avaient si bien connue autrefois et qui les avait conduits à Rio et grâce à qui ils avaient vécu quelques pages magnifiques allait atterrir d’un jour à l’autre. On l’attendait dans une villa tenue secrète sur les hauteurs de Saint Gilles, avec son compagnon. Elle venait d’achever La Passante du sans-souci, adaptation d’un roman de Joseph Kessel que coûte que coûte elle avait tenu à interprêter, et dont l’intrigue comportait d’étranges correspondances avec sa biographie récente. L’article soulignait à quel point l’actrice adulée, à bout de forces, avait besoin de repos.
« Elle ne va pas tenir, je le crains, murmura Suzanna. Il y a comme une conjuration, sur ses épaules. Déjà ce film, La mort en direct…
- Que veux-tu dire ?
- Je sens venu le temps des sacrifiées. Cet attachement si incroyable qu’elle suscite, cette émotion, c’est comme si ça avait charrié quelque chose d’irrépressible, quelque chose de moche. Cette femme n’en peut plus de supporter tant d’indécences.
- Tu parles de la presse ?
- De ces chacals, oui. Déjà on peut voir ici et là le glissement. Tu sais combien j’aime l’argent : mais l’époque n’en finit pas de braquer les projecteurs sur des médiocres qui volent la lumière à défaut de la prendre. M’est avis qu’un jour on n’aura plus qu’eux à se mettre sous la dent.
- Serait-elle la dernière étoile ?
- La dernière, non. Mais la plus fragile, c’est sûr »
Ce fut Pierre qui se chargea de découvrir où elle avait établi domicile, puis d’y faire une première escale. Ce fut son compagnon, qui lui ouvrit. Il se présenta sobrement, et se sentit dévisagé.
« Elle dort tard, vous savez.
- Je peux revenir
- Je ne suis pas sûr que…
- Pouvez-vous au moins lui dire…
- Romy a besoin de s’isoler. Besoin, vous comprenez
- Je comprends. Mais je sais combien la présence de mon épouse et de sa sœur…
- Entre celle que vous avez connue et la femme qui dort à côté il y a un monde. Ne vous faites aucune illusion. Je ne fais aucunement rempart, vous savez, je n’ai aucun intérêt en la matière, tout ce qui peut lui redonner goût à la vie me comblerait. Mais j’ai vu tant et tant d’éconduits…
- C’est cette affaire, à la morgue ?
- Cette monstruosité »
Pierre observa l’homme avec intensité. Sa douceur évidente s’était comme hérissée.
« Je n’ai pu faire autrement que la voir, cette photo. Bien malgré moi.
- Personne ne peut y échapper. L’indécence s’affiche sur tous les murs de France. Et ils disent l’aimer : mais quelle plaie, que cet amour, ce que c’est devenu ! Qu’ils viennent ici, qu’ils viennent la voir, chez elle, leur star préférée. Qu’ils la veillent quand elle s’assomme d’alcool et de somnifères, qu’ils lui tiennent la main quand elle glisse en loques hors des draps vers midi, qu’ils lui prennent le pouls ! Elle est tout bonnement en train d’y laisser sa peau, et eux tous, ils n’attendent que ça : sa mort en direct »
Pierre sentit le sol se dérober sous ses pieds.
« Comment avons-nous pu laisser faire ça ?
- Tout le monde y participe. Même vous, qui sait ? S’il vous plait Monsieur, qui que vous soyez : laissez-la mourir en paix. Ayez cette décence, partez »
Ce fut la première fois qu’il vit Suzanna pleurer, depuis leur arrivée. Elle demeura longuement interdite, les yeux perdus dans le vague, livrée à ses pensées.
« Nous ne la reverrons plus. Jamais.
- Nous avons les films. Et puis ces moments gravés à jamais. Tu te souviens, au Ritz ?, lui murmura Laure en lui tenant la main.
- Comment oublier ? Oh ma chérie, c’est si déchirant. Je sens que dans quelques mois…
- Je vais lui amener Expédit.
- Que dis-tu ?
- Ca lui donnera un répit »

Elle l’aperçut de loin, dans la nuit, assise de dos dans un fauteuil bas, près de la piscine éclairée, une bouteille de vin ouverte à ses côtés. Au loin, quelques lumières allumées dans l’immense propriété désertée. 
Elle lâcha la main d’Expédit, qui s’avança.
« Oh ?, trahit-elle en manquant de faire tomber son verre. Mais qui es-tu petit bonhomme ?
- Expédit », articula l’enfant.
Posant son verre et se levant avec peine, elle le scruta.
« Tu… Où sont tes parents ? »
Elle se pencha vers lui et plongeant son regard dans le sien comprit.
« Tu ne vois pas ?
- Non, répondit l’enfant.
- Comment fais-tu alors pour traverser le parc sans tomber ? Il y a des arbres un peu partout, même moi…
- Je sais »
Elle se retourna légèrement, et aperçut enfin Laure.
« Suspendu le temps …
- Le temps suspendu », sourit-elle.
Et Laure claqua dans ses doigts. 
« Maman.
- David ! »
L’actrice se retint pour ne pas défaillir. Il se tenait face à elle, et souriait.
« Tu vas pas me gronder hein ? Je sais, je suis un peu en retard.
- David, mais… »
Elle sentit le vin lui faire tourner la tête.
« Mais où donc étais-tu ?, osa t-elle en tremblant.
- Je n’étais pas loin. J’étais tout près en fait. Tu as cru qu’il m’était arrivé quelque chose ? Tu t’inquiètes pour un rien, tu sais qu’il ne peut rien m’arriver.
- David mais…
- Ca te ferait trop de peine »
Il fondit dans ses bras, et elle fit tomber le verre qui éclata sur la dalle.
« Tu bois trop maman.
- Je sais mon amour. 
- Mais je suis revenu. Alors…
- Tu as raison »
Se penchant, elle attrappa la bouteille et en vida le contenu dans la piscine.
« Ce n’est pas beau cette couleur rouge dans l’eau chlorée. On dirait du sang.
- Ne dis pas ça.
- Arrête donc d’avoir peur. C’est qu’un mot, maman
- Je n’aime pas ce mot
- Alors je le retire. »
A son tour elle fondit dans ses bras.
« Ne me quitte plus, pleura t-elle. Tu sais bien que je ne supporte pas. J’ai tellement peur qu’il ne t’arrive quelque chose.
- Laisse-moi vivre un peu, tu sais bien combien tu aimes, quand tu me vois revenir.
- C’est vrai. Mais avant cela…
- Comme si tu ne partais pas souvent, toi !
- Je t’emmène, pourtant, sur les plateaux
- Ils sont tristes tes films, maman. Tu meurs trop souvent, à la fin.
- Chéri c’est du cinéma
- Oui mais je suis ton fils.
- Tu as l’âge de comprendre
- Tu joues si intensément
- Mais je joue
- Alors ça va »
Expédit fit un pas en avant, et posa sa main sur ses yeux.
« Tu ne regardes pas, hein Maman ?
- Promis.
- Parce que d’habitude tu triches.
- C’est pour jouer je t’ai dit
- Pas avec moi quand même ?
- Surtout avec toi mon cœur ! », sourit-elle en l’embrassant
Il recula d’un pas.
« Tu veux ? Comme dans le film ?
- Lequel ?
- Le dernier !
- La passante du sans souci ?
- Celui-ci
- Qu’il fut dur celui-là, à faire
- Tu le voulais tant !
- C’est pour ça, sans doute
- Pour quoi d’autre ? Bon, tu veux ou tu veux pas ?
- Je veux quoi chéri ?
- Eh bien, comme dans le film ! 
- Tout ce que tu veux ! 
- Alors, ouvre les yeux Madame Wiener ! »
Elle retint un cri et étouffa un sanglot.
David se tenait face à elle, un archet à la main et le violon sur l’épaule.
« C’est ton fils qui va jouer, récita t-il en la fixant.
-David, balbutia t-elle. Je voudrais que tu joues. Que tu joues pour moi. Fais-moi plaisir. Offre-moi ce cadeau »
Et, fondant en larmes, elle leva son regard cristallin en direction des étoiles et murmura du bout des lèvres : 
« Merci »
https://www.youtube.com/watch?v=4_r8wFGQVck



Aucun commentaire:

Publier un commentaire