vendredi 12 mai 2017

Les yeux grand fermés


Eyes wide shut, les yeux grand fermés, les nôtres bien sûr : ce fut le testament que nous légua en 1999 l’immense Stanley Kubrick, et qui se clôt (ce fut donc sa dernière image) sur un masque posé sur un oreiller à côté de la femme aimée et trompée dans tous les sens du terme. Le masque de Tom Cruise, porte étendard de l’Eglise de Scientologie et à l’époque mari de Nicole Kidman, la belle endormie.

Ce film magistral qui prit pour vedettes le couple star d’Hollywood par excellence juste avant sa séparation (et pour lequel le cinéaste britannique dut engager un conseiller matrimonial pendant le tournage) se déroule à New York chez les Puissants, ceux de l’Oligarchie. Nous entrainant par la main dans une cérémonie des masques à plusieurs entrées, le film pose après l’immense banquet d’ouverture ou le mari se fait alpaguer par deux fort jolies femmes aux pulsions avouées une scène dite d’intimité du couple dans leur chambre à coucher. Ils fument un joint, et là l’épouse, au contraire de son menteur de mari, dévoile sa vérité, libère sa parole et lui délivre la clef de ses fantasmes secrets.

Révélation plongeant le tartuffe dans un océan de perplexité, lui si ignorant de la condition et de la réalité féminine avec laquelle il partage l’apparence de sa non vie. Elle se dévoile et rit, et se rit de lui qui prétend la comprendre et la connaitre, lui le savant, lui le médecin qui a la prétention de savoir et qui d’ailleurs incarne ce même savoir, celui de ceux qui soignent les corps et non les âmes.

Dès lors Tom Cruise, quittant le domicile de nuit, s’en ira à la quête du dessous des choses tout en se montrant parfaitement incapable de l’appréhender. Muni d’un masque vénitien il pénètrera on ne sait trop comment, par le biais d’un fil d’Ariane ou tout autour de lui conspire a lui faire « franchir le seuil », dans un manoir. Ou se tient une société secrète, image à peine voilée des Illuminati (sujet o combien cher pour Kubrick le visionnaire démiurge). En plein cœur d’un rituel plus que païen, satanique, blasphématoire, ou un faux prêtre entouré d’une ronde de femmes en costume noir et toutes comme lui masquées se dénudent et se courbent, entourés d’une faune anonyme eux aussi de noir vêtus et masqués.


Le décor est (forcément) celui d’une Eglise, et la musique, inquiétante et hypnotique, va chercher sa source chez les adorateurs de Satan. Dans cette séquence a l’esthétique hyper léchée qui rappelle le final du Roma de Fellini, les symboles maçonniques abondent.

Le rituel prélude l’orgie, une orgie toute particulière, sorte de théâtre d’ombres jouant sur les codes du SM et de l’occulte, ou les personnages désincarnés et masqués miment le plaisir sans l’éprouver. La caméra froide enregistre au travers de longs travelings la traversée du décor en trompe l’œil et nous emmène dans les recoins d’un vide sidéral ou ce qui se déroule sous nos yeux est un rien sacralisé et ritualisé à l’ extrême, celui des egos se prétendant surpuissants et voulant dominer le monde, mais dont la sexualité est une illusion triste. Comme un miroir déformant révélant les us des puissants masqués qui nous gouvernent en secret.

Mais Tom Cruise lui, tout contenu par cet inconscient bloqué en position de Bernard l’Hermite n’y voit rien. Introduit ici avec un code, il l’oubliera et ne devra son salut et sa possibilité de quitter les lieux qu’au sacrifice d’une femme amazone qui « prendra la faute à sa place ».

Toute la lâcheté du personnage éclatera là.

Sitôt sorti il prendra conscience du danger, celui d’avoir ouvert sa boite de Pandore, d’avoir voulu regarder au-delà de la surface des choses. Il conservera toutefois et bien entendu « les yeux grand fermés » jusqu’au terme du film comme la plupart d’entre nous. Et reprendra inchangé sa non vie, aux côtés d’une épouse endormie mais elle plus que consciente et apte à traduire en mots ses propres maux.

Son retour au bercail au petit matin résonne comme le chant du cygne d’un homo occidentalus déboussolé et castré, inmpuissant car immature, et qui attend la fin sans se rendre compte de rien, sans avoir percé le sens de l'épreuve. Un homme totalement égaré, un sachant, un savant sans boussole. A qui sa raison joue plus que des tours.

L’artiste est là pour indiquer un chemin, et le faire bien en avance sur ses contemporains aveugles, ceux-là qui ont les yeux grand fermés comme le personnage principal du film.

Cette parabole limpide sur le sens du mouvement et qui donne mille signaux de compréhension du vaste plan d’ensemble en train de s’écrire, eh bien elle fut pour beaucoup une énigme. Et loin de faire l’unanimité, cet immense testament reçut à sa sortie un accueil poli, sans plus.

Il conviendrait, je vous y invite, de le revoir 18 ans après sa sortie à la lumière des évènements de ces dernières années, de ce que nous avons appris, observé et compris et surtout vu s’accomplir. Bien d’entre nous conserveront toujours de par leur raison les yeux grand fermés, mais je gage qu’en pourcentage ils seront fort heureusement moins nombreux. Il en est de certaines évidences : elles ne se donnent à lire et à comprendre qu’à celles et ceux qui ont fait l’effort de, avant. Comme Nicole Kidman, dans le film.


Laquelle, parce que clair-voyante, dort paisiblement.


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