jeudi 27 avril 2017

Whirlpool ou le jour où tout a basculé


Elle a pris tout le monde par surprise et est arrivée telle une Madone sur le parking des Whirpool, au beau milieu de sa région natale. Fut accueillie par des hourras et des « Marine Présidente ». A serré des mains et fait quelques selfies, tout sourires. A lancé quelques phrases face camera, entourée de gentilles ouvrières et de gentils ouvriers. Leur a dit exactement ce qu’ils avaient envie d’entendre, sans bien entendu développer quoi que ce soit. « Avec moi tout ira bien, je ne vous laisserai pas tomber ». Puis s’en est repartie comme elle était venue.

Vingt minutes, ça a duré : vingt minutes.


Quel coup de com ! Et quel piège totalement inattendu qu’elle a tendu à celui qui pendant ce temps-là buchait à la CCI avec les représentants des salariés ! Ce qui s’appelle catapulter un agenda et cour-circuiter le redémarrage poussif d’une campagne mise entre parenthèse depuis trois jours ! Car depuis sa triomphale non élection de dimanche et sa traversée victorieuse vers la Rotonde, Manu avait comme disparu des radars. Au point d’inquiéter son mentor de l’Elysée, lequel, fin connaisseur des campagnes, aura rappelé au « maitre des horloges » que le temps d’une élection dure ce que dure l’élection, et qu’il était grand temps de repartir au combat.

Elle lui aura cisaillé les pattes. Apres une heure de travail « de fond » venant bien tard (ce que ne manquera pas de lui rappeler un ouvrier sur le parking des Whirpool), Monsieur le « pas encore président » se voit donc contraint de faire ce qu’il s’était juré de ne pas faire : aller au cœur du gouffre et se lancer à l’eau comme un grand.

Il fut attendu et accueilli avec des sifflets et des injures, et courageusement rentra dans la meute. Les images furent là, et furent terribles, absolument terribles sur le plan com pour cet as du marketing. Un candidat tout jeune en costard qui se fait huer par des dizaines de gens bientôt sur le carreau dans sa ville natale

Un rejet de fond auquel aucun argument, fut-il frappé sous le « coin du bon sens », ne peut rien faire. L’homme, ce qu’il incarne, ce qu’il est, d’où il vient, ce qu’il a fait et surtout pas fait : les gens de chez lui savent. Et pendant 45 interminables minutes ils vont un à un lui cracher a la figure tout ce qu’ils pensent sous le regard froid des caméras. Le lynchage d’un brillant représentant d’un système haï par les futurs exclus de ce système, sous l’œil plutôt bienveillant de François Ruffin, ancien camarade de classe … d’Emmanuel Macron : quelle séquence !

« L’état ne peut pas tout » avait lâché excédé un Jospin en fin de campagne à des ouvriers eux aussi licenciés en 2002 : cette petite phrase avait sonné l’heure de sa défaite. On ne peut en France remporter une élection présidentielle sans le soutien franc de ce socle-là. Giscard en 74 fit plus de voix chez eux que Mitterrand, Mitterrand plus que Giscard en 81, Chirac y dépassa Jospin en 95 puis 2002, Sarko Ségolène en 2007, Hollande Sarko en 2012.

Et les jolies plumes voudraient nous faire croire que cette fois…

L’élection vient sans doute de se plier hier sur un parking d’Amiens. Le rouleau compresseur vient de s’inverser, et nos chers instituts de sondage vont commencer à sortir quelques enquêtes enregistrant doucement la bascule sans pour autant pouvoir consigner la vitesse du retournement. Un peu comme dans la primaire qui vit Fillon prendre 30 points en deux semaines.

Depuis dimanche, les erreurs du camp Macron, celles du candidat, de ses soutiens et de ses ralliements se multiplient à une rapidité sidérante. Un discours totalement à côté de la plaque Porte de Versailles, ou le mec oublie de mentionner la présence du FN au 2e tour, et se lance dans un numéro christique totalement creux aux cotés de sa First Lady. Un mini Fouquets en compagnie de vieilles gloires, avec une sole à 46 euros (une sole : quelle gaffe !). Une disparition des radars deux jours. Un entourage proche qui fait savoir qu’on bosse sur les candidats aux législatives - comme si c’était le moment ... Un Sarkozy et un Hollande (les deux grands perdants de ces dix dernières années) qui annoncent leur ralliement. Un Fillon épuisé qui en fait de même. Un micro PS a 6 pour cent qui se donne à gober comme un macaron de Ladurée. Un comité LR qui avec des têtes d’enterrement va à l’échafaud. Des remakes poussifs de 2002 « halte au fassisme » qui ne prennent pas. Des marchés boursiers qui exultent. Une presse qui annonce « c’est plié » six mois après l’électrochoc Trump. 

Bref tout un système qui vient de vivre une séquence non-stop de six mois de dégagisme et qui se joue « résurrection » juste après l’assomption.

Le rouleau compresseur est en marche, et la clef est l’abstention. Celle-ci sera forte, depuis la gauche de la gauche à la droite de sens commun. Ceux-ci refusent les mots d’ordre et ne se laissent pas intimider. Entre deux remèdes qui ne leur conviennent absolument pas ils choisiront d’aller pour beaucoup à la pêche. 

Mélenchon ayant reconnu une vérité qui semble choquer nos acharnés de la démocratie, à savoir que les voix qui se sont portées sur lui ne lui appartiennent pas, ceux qui auront mis son nom dans l’urne feront, comme tout le monde, ce qu’ils veulent en leur âme et conscience.


Les 10 points que Marine doit gagner sur l’actuel 60/40 sont à portée de main. Encore 10 jours et l’impensable, à défaut d’être souhaitable, devient possible. La logique d’une élection est celle d’une dynamique, et les erreurs des trois ou quatre premiers jours de la campagne épisode 2 de Manu donnent le ton. Je crains que « l’anecdote Whirlpool » (pour reprendre l’expression pleine de morgue d’Attali, qui en l’occurrence a quelque peu agi comme un surmoi du candidat) ne devienne un cas d’école dans les livres d’histoire. 

L’histoire du jour où tout a commencé à basculer. 


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