vendredi 28 avril 2017

La déraison


15 euros par jour et par tête de pipe, voilà l’équation. 15  euros TTC tout compris. Etre logé, se nourrir, acheter ses clopes, ses bières, un t-shirt ou une fringue de temps à autre. Ne rien accumuler bien sûr, car accumuler signifie poids, et poids crampes quand on bouge avec le sac à dos. Ne garder que le nécessaire donc, attendre qu’un truc s’use pour le remplacer. Pas de gras, peu de possessions, et donc de fait prendre un soin tout particulier à ce peu-là. Bien sûr ne rien louer, ni maison ni appartement sur la durée, tout en s’offrant ce luxe de pouvoir comme actuellement prolonger de semaine en semaine une halte particulièrement agréable.

Cet enfer de la propriété : quelle joie d’en être sorti ! A tout moment se donner la liberté de pouvoir partir du jour au lendemain, simplement sur l’envie, sans être retenu par aucun fil à la patte. Aucun meuble, aucune facture, aucune quittance : que tes jambes et rien que ça.

Gagner beaucoup importe peu, ce qui compte c’est pouvoir pleinement profiter de ce que tu gagnes, du peu que tu gagnes. Ici avec 1000 euros je tiens quatre fois plus longtemps qu’à Paris au moins. La vie offrant chaque jour des merveilles juste en bas de ta porte, aucun besoin de sortir, de se distraire, de compenser. Pas d’horaires imposés, et pourtant me concernant une rigueur que je m’impose chaque jour, une rigueur voulue, donc une liberté. Rien ne m’y contraint. Je n’ai jamais eu aussi peu gagné et aussi peu besoin de gagner et autant profité : joli paradoxe.

Ce sont les cadres et les carcans qui créent restrictions, besoins de compenser et frustrations. Posséder m’apparait compte tenu de ma nature le contraire d’une liberté, une non chance, un asservissement. Etre contraint de planifier le remplacement d’une chaudière ou d’une machine à laver, au lieu d’être là à écrire et à marcher tranquillement dans les rues ensoleillées : quelle barbe !

Les seuls rendez-vous sont ceux que je me donne à moi-même et le reste s’adapte selon les envies du moment. Ce que je ne souhaite faire ce jour est fait le lendemain ou deux jours plus tard. Plus aucun cadre de qui que ce soit ne m’est actuellement imposé, la vie telle qu’elle se présente y compris dans ses dimensions bassement matériels le permet : mieux, y conduit. C’est l’âge idéal pour dire et pour acter : les efforts ont été faits, maintenant passons à autre chose.

L’argent est redevenu ce qu’il n’aurait jamais cessé d’être, enfin : un moyen et non une finalité, un facilitateur et non un carcan. Il suffisait en définitive de refuser radicalement tout un système et de ne faire aucune concession sur rien. Il suffisait de récuser tous les avis raisonnables et de n’écouter que ma propre déraison. Laquelle est arrivée à ses fins a la longue.

Pour combien de temps ? Mais à quoi bon cette question contrôlante – quand chaque jour chaque instant apporte tout ce qui convient depuis des mois et des mois ? A quoi bon revenir à ces raisonnements alambiqués d’antan qui obscurcissaient l’horizon en faisant trop référence à l’hier et à demain ? C’est passé  hier, et demain on verra bien.

Et voilà que me reviennent ces strophes d’une chanson de Barbara. Qui une fois encore illustrent parfaitement ce que présentement je vis.

A te regarder vivre en plein soleil, 
A te regarder vivre, je m'émerveille 
Et j'en oublie l'hiver et son cortège. 
Je ne vois plus tomber la neige. 

J'ai trouvé, ce matin, à mon réveil, 
Ce petit bout de givre sur mon sommeil. 
J'ai trouvé, ce matin, au creux de moi, 
Comme un cristal, ce bout de froid 

Et j'ai posé sur ton épaule, 
On ne croira pas, c'est vraiment drôle 
Mais je l'ai vu se fondre, tout pareil 
Comme du givre à ton sommeil. 

Je vis sous un ciel aux couleurs d'ombre 
Qui n'a ni juillet, ni décembre 
A te regarder vivre, à l'abandon. 
J'ai choisi pour saison, la déraison 




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