vendredi 17 mars 2017

De l'amitié

J’ai une conception supérieure de l’amitié, proche de celle de François Mitterrand. Celles et ceux que je compte parmi mes amis se comptent sur les doigts d’une main. Envers eux je n’entretiens pas plus qu’eux à mon égard la moindre dépendance, et nous n’avons jamais entretenu les uns envers les autres la moindre obligation que celle de la fidélité inconditionnelle. Parmi eux, je connais les plus anciens depuis maintenant 26 ans. Ils sont deux, un homme et une femme, que j’ai assidument fréquentés vers l’âge de 25 ans avant que la vie ne nous conduise ailleurs. Nous ne sommes jamais vraiment perdus de vue, nous sommes souvent éloignés dans le temps comme dans l’espace. Mais nous sommes toujours retrouvés comme si un seul jour avait passé.

Beaucoup sont entrés puis ressortis, eux sont restés et ont été rejoints par une poignée. Ils ne le savent pas, sur les choses essentielles je ne ressens pas ce besoin de figer les choses par des mots prononcés, de peur que l’expression ne vienne rompre le charme. Ce ne me semble pas utile, les faits se suffisent à eux-mêmes.

Avec mes amis je puis parler de tout, tout oser, ne rien taire, et tout entendre. Chacun d’eux peut se permettre, et d’ailleurs certains ne s’en privent pas, de me dire ce que je ne puis entendre aisément. Je réplique, ils me regardent, répondent ou gardent le silence, et le message passe, entièrement ou partiellement. La graine est semée, j’accepte tout de mes amis, absolument tout et notamment cela, le droit de s’exprimer comme ils l’entendent, car je sais l’intention et ai entière confiance en eux.

Bien des gens m’ont déçu, trahi, menti, et j’ai fini avec le temps par passer l’éponge envers chacun. C’est l’avantage de l’éloignement et de la maturité, cette indulgence envers l’incompréhension conjoncturelle. Et puis ma connaissance de l’âme humaine, à commencer par la mienne, qui n’est pas d’une grande simplicité. Déjà adolescent je ne rentrais pas dans les cases. Je n’ai pas souvenir d’un seul moment de ma vie ou je pus et fus confondu a un groupe, j’en ai toujours été distingué pour le meilleur et pour le pire. C’est ainsi, je prête et ne me donne pas, je m’abandonne et abandonne, frappe puis caresse, encaisse et débourse,  éructe puis pardonne, hausse les épaules puis reviens. Sans oublier mais sans sédimenter, jamais. Je reste balzacien dans l’âme, la fiabilité de la plupart des êtres je n’y ai quasiment jamais cru, ce n’est pas même intentionnel, ceux auxquels je pense sont à mes yeux les marionnettes de leurs intentions cachées, j’ai une infinie indulgence, vraiment, envers ceux que j’ai abandonnés ou qui d’eux-mêmes sont partis, le meilleur surnage très au-dessus des flots. A quoi bon aimer – sinon ?

Envers ces amis, ces chers, très chers amis, comme Mitterrand le faisait, la fidélité, la mienne, n’a aucune limite. Ils auraient assassiné dix vieilles que je les défendrais, irais les voir en prison jusqu’au bout, tonnerais a la moindre réflexion à leur encontre, ruerais dans les brancards des tartuffes toujours prêts a cracher sur la paille dans l’œil de l’autre tout en se montrant incapables de se défaire de la poutre qui les porte telle des Tours de Pise. Je hais les juges, les hypocrites, les mouvements de foule rageurs, les cabales de groupes dont j’ai été combien de fois le témoin et surtout la cible, ces assauts des lâches qui ne tiennent que par le nombre de lyncheurs et la composition chimique de leur bile.

Je crois à la nécessité des crises, à l’utilité de ceux qui percutent tes certitudes, qui mettent ta vie en danger quand tu t’endors sur un matelas confortable, j’ai toujours cherche leur compagnie. Et quand je m’en suis détourné la vie m’en a servi un sur un plateau. J’ai eu des morceaux de choix. C’est allé loin, très loin, en profondeur, vraiment. Ceux-là m’ont énormément apporte, leur apparition dans ma vie m’a force à faire ce que seul je n’aurais pu accomplir. Les amis, les vrais, furent la dans ces moments ils m’ont laissé agir, ont vu le danger, m’ont prévenu, m’ont observé pénétrer le cœur du gouffre et ont eu confiance en ma capacité à en extraire quelque chose de bien. Les autres, figurants apeurés, sont restés à distance.

Il faut parfois partir sans un au-revoir, ne pas chercher à prononcer de derniers mots. Il n’y a parfois ni nécessité ni même réalité derrière cette intention de le faire. On ne sait jamais ce que la vie nous réserve. Les gens qu’on aime (je ne parle pas que des amis authentiques) vivent à l’intérieur de toutes façons, ils restent tapis au-dedans, surgissent parfois à l’improviste. Le dialogue se poursuit parfois mieux ici que là-bas. Chacun a sa vie. Celui qui gravit une montagne ne peut exiger que celui qui reste dans la vallée le suive, pas plus que celui qui reste en bas ne peut convaincre le partant de l’absolue nécessité de revenir.




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