mercredi 4 mars 2020

NEOM - chapitre 61



On les fit conduire tous quatre au Temple, où les attendaient Ari pour les uns, la salle de la cérémonie de mariage pour les autres. Car le Roi entendait profiter d’un tête-à-tête avec les amants de Néom avant que de convoler en secondes noces et de rejoindre son rang, face aux caméras du monde entier.

Seuls quelques deux cent privilégiés, outre les caméras, avaient été conviés au mariage du Suzerain de la planète Terre, et tous mesuraient l’immense honneur qui leur était fait. Car dans la salle, aucun financier, absolument aucun, ceux-ci s’étant depuis un an téléportés vers d’autres galaxies et d’autres planètes. Ils allaient suivre, forcément, l’évènement, depuis leur lointain refuge, et gouter avec délices la malignité de ce Prince des Ténèbres auxquels depuis la nuit des temps leurs familles s’étaient adonnées.

Le Temple, une fois à l’intérieur, impressionnait par la densité de la pierre, laquelle ne laissait aucun bruit ni aucune lueur extérieure pénétrer les lieux. Clos sur lui-même et dispensant sa propre lumière sur l’extérieur depuis un système de réverbération réfléchissante augmentée de manière phénoménale par les ondes électromagnétiques couvrant l’atmosphère par le dessus, et ayant envahi le dôme de l’intérieur par tous les moyens technologiques les plus modernes, le Temple de Jérusalem dans sa troisième et ultime version était comme la boite noire régissant tout. Tout en partait, tout y mourait de ce qui dans les trois dimensions accordées au Malin était accessible. Au-dessus, à compter de la quatrième, le diabolique dispositif, inapte à saisir quelque autre réalité que la sienne propre et tout autant à cerner sa limite, y compris terrestre, échouait.

Ali et Julian, le Gouverneur de Néom et le désormais Second de Mantra, s’avancèrent tous deux, êtres et fonctions conjugués, en direction du Suzerain, nu de dos en ses appartements de pourpre et d’or. On referma alors l’immense et grinçante porte au bois d’ébène sur eux.

Et ils s’approchèrent.

« Mes amours, mes chéris, mes sujets préférés, enfin vous voici !
-       Suzerain, s’inclina respectueusement le Gouverneur, aussitôt imité par Julian, troublé que de découvrir un Ari en érection, s’avançant sans gêne vers eux pour les serrer un à un contre lui.
-       Gâté par Dame Nature, pas vrai Julian. Je te vois troublé. Pas par un désir charnel j’espère ? Mais non voyons, tu es amoureux. Amoureux et fidèle. C’est comment l’amour Julian ?
-       Profond. Puissant.
-       Comme moi en somme. Enfin, moi ce sont davantage les passions. Passion, passivité, passif, vous voyez le truc mes amours. J’enfile une tenue et je reviens. Servez-vous en gâteaux et en jus de fruits ! Zéro cholestérol, la ligne, le rang, ma fonction exigent ce corps parfait que je vous expose ».

Il s’échappa un instant, le temps qu’Ali et Julian échangent un long et doux regard. Puis revint et les pria de s’asseoir autour d’une table basse.

« Prenons place. Donc je convole en secondes noces. Vous avez rencontré la chose. Difficile de faire plus vulgaire, ça donnera au petit peuple l’alpha et l’oméga du gout actuel du Prince, et donc ça fera tache d’huile. Transgenre, naine, vulgaire, refaite de partout, dépravée, pas même capable de parler un langage châtié. Casting on ne peut plus réussi. Vu comment elle est chiante, je la laisserai se morfondre en face, pas question de me salir. Pour ça j’ai tout ce qu’il faut ici, au sous-sol comme Ali le sait si bien. N’est-ce pas Ali que la chair offerte gracieusement par tonton Ari vaut le détour ?
-       Du premier choix, fit Ali sans se démonter en adressant un sourire à Julian, qui opina.
-       On fera les fous cette nuit, les filles ! Ensemble, bien entendu. Bon, j’ai un projet pour vous qui me tient à cœur. Là-haut ils tremblent et ne parlent que de Sofia, de cette affaire que nous avons réussi à contenir. Vieux schnocks, ils font au froc et ils m’emmerdent. Donc, diversion ! Vous vous mariez ! Tous les deux ! Je le veux !
-       Ah ! , fit Ali.
-       Ta vieille est passée il y a une heure de vie à trépas. Je t’ai fait ce cadeau. Merci qui ?
-       Merci Ari !
-       Un ami qui te veut du bien mon petit Ali ! Donc c’est …
-       Oui !, répondit Julian en premier.
-       Pareil.
-       Sensationnel ! Un de mes dix Gouverneurs se marie avec un homme, je ne pouvais rêver à mieux. D’ailleurs me concernant, la prochaine sera un prochain. Je t’aurais bien piqué ton chouchou, Ali, mais bon, je respecte. Et puis pour tout vous dire, Igor à la tête de Mantra, ça me va moyen. Ce robot est une boite de conserve, une tête de pioche servile sans originalité, je m’ennuie avec lui. Donc l’idée c’est de l’extrader ailleurs. Je suis en train de voir à Astana, des places se libèrent. Comme ça, Julian …
-       Tu mettrais un humain à la tête de Mantra ?, s’étonna Ali.
-       Et pourquoi pas ? J’ai expliqué aux vieux séniles de là-haut qu’après la trahison de Sofia les cartes devaient être rabattues sur le partage des taches. Finies les I.A. à tous les postes de commande ! On fait un patchwork, c’est mieux, ça impulse du sang neuf. Ca innove ! Et si ça innove, Ali …
-       C’est que c’est du tout bon, Ari !
-       Bon élève, petit père ! Ah, tu me changes des neuf autres. Tellement … Tellement robots, tiens ! Bon, Julian mon garçon, faut que je te raconte, vu que maintenant t’es dans la maison et que je te considère comme un de mes meilleurs colonels en chef. Tu sais, garçon, les miens, je veux dire, si tu regardes, cette histoire qui m’a placé ici est un aboutissement logique. Un aboutissement de l’Histoire, et donc sa fin. Ou son renouveau ! Tu sais, ce sont mes aïeux qui ont autorisé cette usure proscrite, qui ont été aidés par ces usuriers d’alors qui étaient venus de loin s’installer en Europe. Une drôle de mafia, crois-moi, dont les origines ne sont pas exactement ce que les gens croyaient alors. Les naïfs ! Malin que de faire porter tout le fardeau sur les enfants d’Israël ! Les faire haïr, les exterminer, les avantager ensuite, leur raconter des bobards, les faire confondre collectivement avec les authentiques tireurs de ficelles. Cela ne fut là qu’un de nos stratagèmes, j’avoue un des plus amusants. Donc les miens, la couronne de l’Empire, ils l’ont achetée et ont fait tomber l’héritière, la légitime. Enfermée à la Tour de Nesle, et à compter de cela l’Empire tisse sa toile dans le monde, aidé par ses amis usuriers. Indes, Amériques, Afrique, Palestine bien sûr. Nous sommes allés partout et pouvons revendiquer le nombre le plus important de victimes dans nos sanglantes conquêtes. Les Etats Unis d’Amérique, ça ce fut le coup de génie ! Un pantin aux ordres immense, surpuissant, surarmé, avec une propagande, sa culture cheap, sans pareille. The American Dream, Hollywood, Mickey et Coca Cola. Et voilà comment on conquiert le monde ! On invente un dessin animé, on réécrit l’histoire, on pénètre les charmantes têtes blondes, on fait prendre d’assaut les banques centrales, on privatise les monnaies, on crée des dettes, on met les dames au boulot, on prend les bambins à l’école de plus en plus jeunes, on en fait des petits robots consommateurs salariés et endettés qui rêvent d’une baraque au vert. Je te passe les guerres mondiales, les copains, Hitler, Franco, Pinochet, les pays qu’on fait tomber ici dans le coin un à un comme des cartes, la caisse centrale à Londres sur quelques hectares en zone repliée sur elle-même, le même statut pour le Vatican, l’infiltration du sommet de toutes les religions, le financement de tous les partis, oppositions comprises, la mainmise sur toutes les institutions internationales. Bref. Un sacré plan de longue haleine, comme une immense griffe qui se resserre sur elle-même. Puis qui créée à partir de rien un chaos. Puis impose son ordre. Le mien. Et voilà. Voilà comment on prend le contrôle sur absolument tout ce qui vit ici-bas.
-       Remarquable d’intelligence stratégique !, lâcha Julian, les yeux écarquillés.
-       T’as vu ça !
-       Un travail de pros.
-       Donc … Eh bien, en bout de chaine on couronne le plus jeune rejeton de l’Empire. Non sans lui avoir fait passer des rituels spéciaux lors d’une cérémonie occulte dans un bâtiment ultra-connu à New York. Un bâtiment financé par une richissime famille.
-       Vous avez été …
-       Oui ! Il est en MOI. Et donc …
-       Vous êtes LUI !
-       Dajjal. Satan. Ante-Christus.
-       Celui qui est avant le Christ.
-       APRES !
-       Avant, ce me semble !
-       Non Julian, lui c’était il y a deux mille ans.
-       Et s’il revenait … Vous seriez alors AVANT.
-       Balivernes empruntes de religiosité. Nan, ouvre tes yeux et regarde autour de toi !
-       Tu sembles maitre de tout, oui …
-       JE SUIS MAITRE DE TOUT !, s’emporta-t-il.
-       Pas de vos nerfs, murmura Julian en souriant à Ali.
-       Tu …Putain il me cherche !
-       C’est divertissant, Ari. Avec moi vous ne vous ennuyez pas.
-       Je … ».

Le Prince des Ténèbres alors se releva abruptement, puis éclata soudain de rire.

« Tu es génial, Julian ! Enfin un qui ose me tenir tête intelligemment. Et qui me fait rire. Dans mes bras ! », cria-t –il en fondant soudain sur lui.

Julian échangea un bref coup d’œil avec Ali puis à son tour se leva.

« Heureux de vous servir pas comme tout le monde, mon Prince ! ».


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