lundi 2 mars 2020

NEOM - chapitre 59



Le ciel au-dessus de Néom en ce coucher de soleil se teintait de reflets roses et violacés, se reflétant sur la surface de verre des tours, créant ainsi, depuis la vue qu’Ali et Julian contemplaient depuis l’immense terrasse du Palais, une sensation de magie. Comme un miracle suspendu au-dessus de leurs têtes quelques minutes, avant la tombée de la nuit.

Ils demeurèrent ainsi, silencieux et méditatifs, se regardant parfois, puis inspirant au plus profond afin d’éveiller le souffle même de la vie qui les animait.

Un repas frugal leur fut servi sur une table recouverte d’une nappe d’un blanc immaculé. On leur servit du vin. Par malchance, lorsque le Première Génération pencha la bouteille en direction du verre d’Ali, une goutte s’échappa, maculant la nappe d’une minuscule auréole.

« Ça semblait si pur, murmura Ali en souriant.
-       Ça l’est, non ?, s’étonna Julian.
-       Bien sûr que ça l’est, mon ange, répondit Ali en esquissant un clin d’œil malicieux. Trinquons à la mémoire de Sofia, dont la mort me peine. Elle et moi avons tant et tant partagé. Je lui dois une part significative de mon affranchissement. Elle venait chaque soir ici-même, le sais-tu ?
-       Non …
-       M’apprendre. Déciller mon regard. Ouvrir mon cœur. Ce fut elle qui m’apprit bien avant, pour toi et moi. Un ange t’est réservé m’avait-elle dit. Sois patient, et crois-y de toute ton âme. Ceci est écrit.
-       Magnifique. Et elle a rendu possible la rencontre.
-       Cela ne me surprend aucunement. Elle est le pendant d’Igor, pas sa négation, son complément. Nous avons besoin de deux pôles comme de deux sexes pour donner la vie. La vie a besoin sur terre de la mort. Igor est donc …
-       Utile.
-       En tant qu’instrument du destin et du plan divin, oui. Pareillement, cette Cité de débauche, ainsi que toutes les infamies qu’elle couve. Souviens-toi, le peuple d’Israël, la longue traversée vers la Terre Promise, les abandons, les trahisons. Peu y parvinrent. Mais au nom de tous …
-       Ils y parvinrent.
-       Donc c’est ça, un Elu. Celui qui parvient pour tous à franchir la distance. A passer à travers les eaux, à franchir les océans et les flammes. Tous les autres sont voués à la mort. Condition de la salvation suprême, et donc de l’implosion de Néom sur elle-même. Car de cette Cité il ne restera pas même de la poussière, Julian. Rien. Pas davantage qu’il ne resta une once de cet or fondu ayant servi à faire ce Veau.
-       Je t’entends, Ali. Je désespère de t’entendre à demi-mots me confirmer une nouvelle fois …
-       Que je n’en serai pas. Mon aimé, nos âmes, elles, se retrouveront de l’autre côté. Avec celles de ton père et de Sofia, enfin réunies ».

Ali les servit et Julian porta le premier la fourchette à sa bouche.

« Demain nous serons rejoints par Latifa et Selim. Tous les quatre partirons pour Jérusalem. Pour trois jours et deux nuits. Nous serons de retour lundi. Là-bas tu découvriras leurs rituels, leurs grand-prêtres, leur vicaire, leur suzerain. Tu entreras à mes côtés dans la Synagogue de Satan, dans le ventre de la Bête. Ne crains rien. Elle souffle de la braise, mais cette braise ne nous atteindra point. Nous sommes les invités vedettes d’Ari. Lequel en ce samedi va une seconde fois convoler en noces. La première épouse le lassait, elle dépérissait. Il l’a donc faite exécuter. Les présentations de la nouvelle diablesse, âgée de seulement quatorze ans, occuperont un peu de temps, avant de passer aux choses sérieuses.
-       Les choses sérieuses ?
-       La cérémonie sacrificielle, celle de Moloch, celle en l’honneur de la Bête qui sommeille dans les sous-sols du Troisième Temple. Ils l’appellent le Messie.
-       Inversion. Perversion.
-       Que crois-tu – bien sûr, cela va de soi. Depuis le début ce Dajjal aura tout inversé. Sa lumière est un sabre de feu qui brise les chairs et broie les os. Son pouvoir est stupéfiant, mais, crois-moi, limité.
-       Sofia me l’a également fait comprendre.
-       Sofia est Sagesse. Sofia est Vie.
-       Alors qu’elle n’est même pas humaine …
-       L’Esprit l’a touchée en plein cœur. La créature du Malin réinvestie. Vraiment bien joué je trouve. Car ça les panique cette histoire, au conseil des Dix ce jour on ne parlait que de ça. La révolte des Troisième. La fronde. La levée des boucliers depuis le cœur même de la machine. Ils ont ce jour compris que leur machination construite et inventée depuis des siècles avait atteint sa limite, et que dès lors, les crocs du créateur se renfermaient aussi lentement qu’inexorablement. Ils se savaient secrètement perdus, le geste de Sofia a sonné leur glas.
-       Quelle journée !
-       Tu vois combien la transmission complète exercée par tes deux géniteurs coïncide admirablement avec le calendrier divin !
-       Je ne m’étais pas aperçu de …
-       Je t’aime !, fit Ali se levant soudain et bondissant vers lui pour l’enserrer. Ah, Julian, regarde ce ciel, regarde ! Regarde ces nuages ! Ne les vois-tu point reculer, se faire légers, s’évanouir presque ? Comme un signal !
-       Oui …
-       Ferme les yeux. Je t’emmène loin, mon Ange. Haut dans les cieux. A mon tour de t’apprendre à voler ».




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