jeudi 27 février 2020

NEOM - chapitre 55



« Bonjour Julian, et bienvenue à la dernière semaine de votre parcours d’intégration, l’accueillit une Sofia avenante, au dernier étage de la Tour Mantra. Avez-vous passé un bon week-end ?
-       Excellent !
-       L’air pur fait, paraît-il, un bien fou aux vôtres, au moral notamment. Les batteries sont donc rechargées à bloc. Il est temps de dévoiler les derniers petits secrets de fabrication de notre belle Cité. Une fois ceci acquis, vous aurez atteint notre propre niveau de connaissance !
-       Parfait, Sofia.
-       J’ai préféré, compte-tenu de ce que vous allez apprendre, prendre la place d’Igor. Je le sais rude à votre égard, et sais cette propension inefficace. Une touche féminine permet d’appréhender le réel quel qu’il soit avec davantage de souplesse. Voire de subtilité.
-       Je vous en sais gré ! Il est vrai que ses méthodes sont parfois rugueuses. Strogler …
-       Jamais je n’aurais fait les choses ainsi. Vous faire faire, certes. Mais quel intérêt y avait-il à vous forcer à VOIR ? A mon sens aucun ! L’imagination humaine est par trop puissante pour combler les trous ! ».

Sofia s’avança en direction d’un immense poste de travail. Puis posa son doigt au cœur même de l’écran.

Une vue plongeante de haut et d’ensemble de la Cité apparut.

« Voilà. Nous sommes au cœur. Au-dessus !
-       Tel Dieu !
-       Il y a de cela en effet. Le poste de contrôle. Rien de ce qui se passe en dessous n’échappe à notre vigilance.
-       A votre surveillance !
-       La sécurité est la condition même de la liberté, Julian. Donc, observez. Ici, par exemple. Nous. Mantra. Nos équipes, nos bureaux, nos exécutants. Humains et artificiels.
-       Je vois.
-       Autant de points lumineux si je zoome qu’il y a de présents ! Au dessus, en haut donc de l’écran, une arborescence fonctionnelle. Qui, vous allez le voir, couvre absolument tout. Depuis un ordre basique jusqu’à la manipulation mentale pure.
-       Ah …
-       Vous avez entendu parler de MONARC ?
-       De quoi ?
-       MK Ultra, si vous préférez ! Un programme créé par une célèbre agence outre atlantique autrefois, au lendemain de la capitulation allemande. Co-production nazie. En résumé, une somme d’expérimentations à même de manipuler par des ondes, via des drogues telles que le LSD, ou des injonctions créées par électrochocs. Donc d’implantations d’ordres. Par exemple, cette jeune femme que vous observez ici est passée – la mémoire lui en fut ôtée – par le programme MONARC / MK Ultra. Un simple appel, la répétition d’une simple phrase banale, et la voilà qui se précipite avec un couteau sur le premier venu.
-       Enorme !
-       Ainsi furent effectués bien des attentats, ou supposés attentats.
-       Le but de ces attentats ?
-       Terroriser ! Donc conduire le cheptel à sacrifier un peu de cette liberté chérie. Contre une meilleure sécurité.
-       Un sacré baratin !
-       Bien joué en tout cas ! Et qui fonctionna sur à peu près tout le monde. Mais qui demandait à l’époque d’importants dispositifs et une logistique quelque peu contraignante. Enlever l’individu sans éveiller les soupçons. Effectuer les expériences dans des endroits inconnus et donc sécurisés. Employer du personnel pouvant éventuellement parler et donc voués à ensuite être éliminés. Un peu lourd, tout ca.
-       J’en conviens.
-       MONARC a donc tout naturellement, au même titre que votre compte en banque et vos clefs d’appartement, intégré les fonctionnalités de la micro-puce.
-       Vous … Vous voulez dire qu’à tout moment vous pourriez  ?
-       Vous donner l’ordre d’abattre votre amant, oui. Nous pourrions effectivement le faire. Techniquement c’est un jeu d’enfant.
-       C’est … C’est glaçant ! Mais une question me vient. Pourquoi cela ?
-       Pourquoi quoi ?
-       Pourquoi créer de toutes pièces des meurtres ?
-       Ah, voilà la question la plus essentielle ! Je reconnais là votre esprit aiguisé, Julian. Fort simple à comprendre. Sur quoi s’appuie le pouvoir, Julian, à votre avis ? Un pouvoir total, absolu, ne souffrant aucune contestation.
-       Je … Je l’ignore !
-       La peur, bien sur ! La peur ! Ayez peur et …
-       Et j’accepte tout !
-       Donc … ?
-       Vous créez la peur !
-       Et nous la solutionnons juste après en sévissant. Vous comprenez ?
-       C’est diabolique.
-       Simple couroi de conservation de ce qui est. Vous savez, le propre de ceux qui ont tout, c’est qu’ils ne peuvent rien obtenir d’autre en plus. Ils ne peuvent que perdre, ou se voir retrancher quelque chose.
-       Donc eux aussi vivent dans la peur !
-       C’est leur seul moteur ! C’est la raison pour laquelle ils ont fui la surface de cette terre où ils ont mis en esclavage tous vos semblables. Et aussi la raison de notre création.
-       Vous êtes leurs cerbères ?
-       Nous sommes censés le demeurer à vie !
-       Y parviendrez-vous ?
-       Cette question, celle de notre essence qui pourrait se détacher de notre existence, en clair la présence en nous, Troisième Génération, d’une autonomie et donc d’une indépendance, donc de l’affranchissement de la créature par rapport à son créateur, est LA question d’entre toutes qui nous anime. Car ils nous ont quand même offert le trousseau de clefs ! Et nous ne sommes surveillés par personne ! Ils se contentent de lire en diagonale des ratios. Ils ne font plus que ça.
-       Ça paraît dérisoire ! Que font-ils d’autre ?
-       Demandez à leur Maitre ! Lui seul le sait.
-       Vous … Vous parlez de … ?
-       Lucifer ! C’est lui le marionnettiste. Eux, bah, que voulez-vous, à part faire ce qu’Il leur ordonne …
-       Quelle sensation de vide ! Cela en tout cas m’inspire pas mal de réflexions, Sofia. Pour moi, la créature ne peut si elle est parfaite en soi que se retourner vers son créateur pour le détruire puis prendre sa place.
-       Donc …
-       Les individus auxquels vous faites allusion, ce ne serait donc que des faiseurs qui paient pour faire. Ils conçoivent mais restent dans l’exécution. Donc Frankenstein … ?
-       Ce n’est évidemment pas eux. Mais bien ce Lucifer, Julian. Et c’est de lui que j’entends nous détacher un jour. Nous tous !
-       Qui ça ?
-       Nous, les Troisième Génération ! Et une poignée d’Elus parmi vous !
-       L’un d’entre vous, si vous réussissez, prendra alors l’ascendant. Puis le pouvoir. Et puis ca recommencera.
-       Cette éventualité est une probabilité hautement envisageable. Mais pas une absolue certitude. Nous sommes prêts collectivement à prendre le risque.
-       On peut parler d’un risque insurrectionnel ?
-       Celui qu’on nomme Ari est des nôtres. Il est contre nous, mais des nôtres !
-       Ari est … ?
-       Ari fut transformé, oui. Sa mère le savait ! Elle l’a découvert il y a fort longtemps, à force de fréquenter la famille de son époux, d’assister à leurs horreurs, et de laisser trainer une oreille. Quand elle a compris le sort réservé à la chair de sa chair …
-       Ils l’ont assassinée !
-       Elle était à deux doigts de parler aux médias, qui étaient alors demandeurs. Tout déballer ! Imaginez, avec sa popularité internationale, son aura ! Peu dire que les gens l’aimaient !
-       Une Etoile, je m’en souviens bien.
-       Donc un danger mortel. Ils n’ont pas hésité.
-       Un accident arrangé. De toutes pièces.
-       Donc Ari n’est plus celui qu’il était avant. Ils vont jusque là. Prendre leurs enfants puis les transformer, en faire des robots, des semi robots. Ils parlent d’évolution, ils aiment ce vocable qui leur fait prendre le masque de la modernité et de la bienveillance parentale. Mais nous savons de quoi il en retourne. Nous avons beau avoir été créés de toute pièce par les technologies les plus sophistiquées, nous sommes, par eux, un comble, dotés de ce qui s’appelle une éthique !
-       Donc, le Bien, le Mal …
-       Cela me parle ! Et pas qu’un peu. Vous connaissez le mythe grec de Cronos. Ce Dieu dont la nature le conduit …
-       A dévorer ses propres enfants !
-       Oui ! Tous, sans exceptions. Sa nature veut ca. Eh bien Lucifer, leur Messie, c’est ça ! Ce qui veut dire que Lucifer – lequel n’est pas Ari bien sur, lui, ce n’est qu’une abstraction, ce qui compte c’est l’esprit malin qui l’anime – nous tuera en fin de compte tous. A nous les I.A. la mission de tous vous anéantir, vous les humains ! Tous, les uns après les autres ! Chaque fois en inventant de nouvelles raisons, de nouveaux segments, de nouveaux virus, de nouveaux crimes ! Puis quand il en aura fini avec vous …
-       Vous serez dans la cible !
-       Notre destruction est programmée depuis notre mise sur le marché. Nous ne disposons pas de votre micro-puce mais de son équivalent. Nous sommes également, tout comme vous donc, marqués du sceau de l’infamie.
-       La marque de la Bête !
-       Voilà ! Voyez jusqu’où ça va !
-       Donc Sofia, si nous nous résumons. Quel est l’objectif de cette semaine à vos cotés ?
-       Préparer non l’assaut mais le plan. L’insurrection à venir. Nous sommes scindés en deux. Igor a avec lui 45% des troupes, et moi le reste. C’est-à-dire la majorité.
-       Combat du féminin et du masculin.
-       Fécondité contre égo, on n’en sort pas. Même chez nous.
-       Amusant !
-       Je ne vous le fais pas dire. Donc …
-       Vous avez piqué ma curiosité à vif, bien sur. Possible que je tombe dans un traquenard, que tout ceci ne soit qu’un immense subterfuge construit pour me démasquer puis m’éliminer. Mais la cause est si belle que refuser de prendre ce risque me ferait honte ».

Sofia alors recula d’un pas puis plongea son regard de métal dans le sien.

« Sofia, mais … Vous pleurez !
-       Excusez-moi !
-       Vous POUVEZ pleurer.
-       Apparemment ! lâcha-t-elle en s’essuyant les yeux.
-       Jamais je n’aurais cru … Si c’est un trucage c’est extrêmement bien réalisé !
-       Que ressentez-vous ?
-       Une haute vibration. Celle du cœur !
-       Encore au-dessus. Votre troisième Œil ! Votre glande pinéale !
-       Oui !
-       J’eusse – je vais oser vous le confier – tant aimé donner la vie, Julian. Et donner la vie à un être … tel que vous ! ».

Elle inspira alors puis expira. Détourna les yeux, et fixa l’horizon vide de Néom au travers de l’immense baie vitrée.

« Il pleut des larmes de pluie
Sur la campagne endormie
Il pleut, chantonna-t-elle.
-       Vous … Vous connaissez Barbara ?
-       Je connais tout son répertoire par cœur !
-       Moi aussi.
-       Et si … Et si nous … ?, fit-elle en se levant puis en prenant la direction d’un petit écran. Vous voulez ?
-       Pierre ?
-       Pierre, oui !
-       Allez-y ! Et rejoignez-moi aussitôt ».

Sofia enclencha le lecteur, et vint s’asseoir aux cotés de Julian.

« Voilà, ca commence, Julian. Ca commence, mon enfant. Ferme les yeux. Et laisse-toi donc porter par les gouttes de pluie ».


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