mercredi 26 février 2020

NEOM - chapitre 54



Juan vint les chercher le lendemain. Ils accostèrent sur le petit bateau rouge et jaune à moteur, le regard fixé sur l’horizon, dos à Ilha Grande, qu’ils longeaient jusqu’à en faire le tour et à  revenir presque au point de départ.

Ils s’arrêtèrent à quelques cinq cent mètres de la propriété, dans une crique minuscule. Et posèrent alors un pied dans l’eau, à peine un mètre de profondeur, dans un sable qui s’enfonçait sous leur poids.

Jusqu’à une bicoque, d’ou s’exhalaient de suaves odeurs.

« Te souviens-tu Ali ?
-       Comment oublier ces moments-là ? Nous étions à l’époque, inséparables. Il y avait cette vieille femme d’origine cubaine, qui avait atterri ici. Elle est morte il y a cinq ans, c’est sa fille ainée qui a pris le relai. Nous allons donc petit-déjeuner, Julian, puis nous baigner, marcher le long du rivage. Puis à nouveau baigner nos corps. Emmagasiner ici l’énergie pour tenir – ah, tu verras, mon cœur, à quel point !
-       Magique, cette ile !
-       Couvée par des Archanges, à n’en pas douter ! Autrefois infestée de touristes, lesquels comme moi la première fois débarquaient par dizaines. Les pauvres gens, tout ca de nos jours c’est fini pour eux. Pour toujours.
-       Ils ont eu leur lot, Ali. Ils venaient ici sans vraiment voir, simplement pour jouir.
-       Ils étaient joyeux, souviens-toi …
-       Oui en effet, mais pour la plupart vides ».

Tous trois s’avancèrent jusqu’à une table en formica dont les pieds étaient enfoncés dans le sable, et que les vagues venaient caresser.

« Ici ?
-       Ici, acquiesça Ali. Ah, Mercedes, dit-il en reconnaissant leur hôtesse. Mais … Mais c’est que tu as encore pris du poids !
-       Mon mari adore les formes ! Il dit que ca lui donne de quoi manger.
-       C’est un sacré asticot, ton mari !
-       Une outre à alcool, hélas. Je le vois à peine. Le désastre de ce monde l’a comme éteint, il erre le plus souvent seul dans la forêt et dort à même le sol. Quand d’aventure les orages se précipitent sur nous, il se réveille le nez dans la boue. Un jour il a failli s’y faire ensevelir.
-       C’est bien triste.
-       Je ne me laisse pas, quant à moi, enterrer. S’il veut se laisser mourir, qu’il autorise à la fleur que je suis d’éclore chaque matin ».

Julian leva les yeux vers la jeune femme. Son regard pétillait d’intelligence, et sa poitrine, généreuse et tombante sous un t-shirt moulant, transpirait par tous les pores.

« Ah ah, t’as vu ça petit !
-       Un sacré matos !
-       Inexploité depuis deux mois, mais vaillant !
-       Des enfants ?
-       Donner naissance à un enfant dans pareil monde, faut-il être inconscient !
-       Tu es donc … consciente ?, balbutia Julian.
-       Initiée par ma mère défunte, chéri ! », fit-elle en éclatant d’un rire franc.

Ali se pencha vers lui.

« Mercedes comme sa mère est un peu sorcière. Elle devine le futur de chacun, tu vois … Juste en apposant sa main sur ton front.
-       Tu devrais essayer alors !
-       T’aimerais ?
-       Oui.
-       Bon ben, Mercedes !
-       A jeun ?
-       Arrête, je suis sur que t’as déjà avalé un sanglier entier !
-       Y en a pas ici, de sangliers.
-       Je me comprends.
-       Ferme les yeux ! », fit-elle en apposant sa main droite sur son front puis en fermant à son tour les paupières.

Julian et Juan la virent soudain inspirer, puis quelque peu pâlir.

« Quoi ?, lâcha Julian nerveusement.
-       Rien !
-       Si si ! T’as vu quelque chose ! se défendit Juan.
-       Dis-nous sans crainte, articula Ali.
-       Non. Enfin, attendez, me mettez pas la pression ! Pas facile à résumer, ce truc ! ».

Julian sentit une crampe se saisir de son cœur.

« Tu … Ah oui c’est … Courageux … Téméraire … Condition de ton salut. Donc bon en soi en fait. A terme. Pas simple sur l’instant, mais bon.
-       Sois plus précise !
-       Encore faudrait-il que j’y voie plus clair ! C’est juste un maelstrom de couleurs ! Rouge sang sur un fond noir, une lueur qui prend à la gorge, du pus qui s’échappe dans un égout. Et une fenêtre qui s’ouvre en direction des cieux. C’est tout ce que je peux te dire, Ali ».

Celui-ci, interloqué, ouvrit les yeux.

« Troublant !
-       Pas qu’un peu, ajouta Julian. Ca fait peur !
-       Ou pas ! La tonalité est plus que bonne.
-       Pas tout le temps.
-       D’un mal un bien. Chéri, détends-toi, ca sert à rien de  s’imaginer des trucs.
-       Juste pas envie que …
-       Et moi pas envie que tu gâches ces heures magiques. On a voulu, on a posé la question, elle a répondu. L’oracle s’est prononcé. On intègre et on continue.
-       Tu positives tout !
-       Encore heureux, je sers à ca. Et j’ai mille fois raison de le faire !
-       Excuse, vraiment, je ne sais pas quel démon m’a pris.
-       Je vais t’en faire sortir un autre, de démon !, ajouta Ali en le regardant avec des yeux chauds comme la braise. Juan, coco, on avale ca, puis j’emmène le petit derrière un rocher. Envie de lui faire sa fête !
-       Ah ouais ?
-       La totale ! Le grand jeu !
-       J’en connais un qui va déguster !
-       Il est d’accord et pas qu’un peu !, s’esclaffa Julian, soudain parfaitement calme.
-       Attends-toi au pire, je suis déchainé ! », conclut Ali en avalant d’un trait sa tasse de café.

Ils revinrent tous deux auprès de Juan après une heure d’absence.

« Vous avez déchiré le ciel en deux avec vos cris ! Regarde, les nuages arrivent !, s’amusa Juan.
-       Ils sont encore loin, on les verra ce soir ici ! répondit Ali. Ecoute, je l’ai achetée cette ile, alors …
-       Alors t’as tous les droits, sale négrier. Ça va Julian, t’as pas trop souffert ?
-       Si ! Il m’a mis en loques ! Mais pas en cloques !
-       Pauvre petiot ! Bon, on se baigne, on rentre. Et on te fait le show. Promis !
-       Et après on remballe tout et direction Néom ! », conclut Ali en posant son bras sur l’épaule de son homme.



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