mardi 25 février 2020

NEOM - chapitre 53



Juan était venu, en bateau, les chercher peu avant la tombée de la nuit, et les déposer sur la toute petite ile qu’ils avaient pu observer depuis la plage au sable blanc.

Là, il leur avait installé sur un morceau de terre une grande tente de couleur blanche, et avait planté tout autour d’immenses bâtons surmontés de bougies allumées.

Puis s’en était allé.



Les amants se tenaient assis, les pieds dans l’eau, la main dans la main, immobiles et radieux. Cette journée, proprement miraculeuse, avait créé en eux un sentiment de plénitude tel que faire le moindre mouvement leur procurait des frissons qui remontaient le long de la colonne vertébrale.

Tout tendus de sensualité, ils caressaient du bout du doigt la peau de l’autre, trempaient leurs lèvres, se couvaient d’amour d’un simple regard.

« Nous aurons vécu ça, Julian. Ensemble.
-       Oui.
-       Un moment d’éternité, suspendu dans les airs, très au-dessus-du sol. Et pourtant …
-       Les pieds dans l’eau, sourit Julian. Comment te remercier de ce cadeau ?
-       Remercions la vie qui a fait que nous nous sommes connus. Rien avant et rien après ne sera plus jamais comme avant ce moment de grâce pur.
-       Après …
-       Nous n’y sommes pas.
-       Et je n’ai aucune envie de m’y projeter !
-       C’est comme si nous l’avions pénétrée, vois-tu, cette cinquième dimension. Sur ce sable, des hommes et des femmes avant nous se sont aimés, ont fait l’amour, ont donné naissance à des êtres de chair, ont donné le sein, ont nourri l’enfant. Nous nous inscrivons dans leur sillon. A notre manière.
-       Au fond avant je ne vivais pas, Ali. J’étais comme sur des rails, je marchais, je faisais. Sans décider et surtout sans agir. Etrangement cette Cité m’a apporté ce dont je manquais le plus. Un axe !
-       Tu l’as à présent, et il ne te lâche plus. Tu es, et c’est ce qui me ravit avec toi, tout sauf dépendant de moi. Et je ne le suis pas davantage de toi. Nous nous sommes ré-unis et ré-unifiés en nous rencontrant. Les chenilles se sont transformées en papillons. Sans douleur aucune. Et puis les papillons se sont envolés.
-       Poser à nouveau un pied dans ce réel ne me pèse plus, Ali. Je n’ai plus peur de ces horreurs qu’ils mettent sous mes yeux. Je ne leur appartiens plus.
-       Leur as-tu jamais appartenu vraiment, Julian ?
-       Quand même …
-       Tu n’étais pas encore devenu toi-même. On peut parler de location, et non d’appartenance.
-       J’étais si conventionnel, si faussement cynique. Si faux, en définitive !
-       L’absence de père a fonctionné à rebours. Tu cherchais sans savoir que tu cherchais, tu adoptais ce qui s’offrait à toi, ce qu’on te proposait, sans réfléchir tes choix. Tout simplement parce que tu n’avais pas la conscience de choisir ou même d’avoir le choix.
-       Mother me laissait tout faire.
-       Ta maman – appelle-la ainsi, c’est mieux, plus tendre, tellement plus beau à entendre – a fait ce que font toutes les mères. De son mieux.
-       J’étais comme son meilleur pote !
-       Tu es parti dans la vie des hommes avec rien d’autre qu’un destin en germe, Julian. Les années d’avant ont été la résultante d’une programmation effectuée à partir de trois fois rien.
-       J’ai pris conscience de cela. Tu m’y aides, bien sur, et pas qu’un peu. Et il y a aussi …
-       Oui ?, fit Ali en prenant son visage dans ses mains.
-       La voix. Il y a la voix !
-       La voix ?
-       La voix, oui. Chez moi.
-       Tu … Tu veux dire que … ?
-       Que quelque chose ou quelqu’un en cet appartement qui me fut fourni par Mantra parle. Me parle. Quotidiennement. Et m’éclaire dans la nuit.
-       Ca alors !
-       Une voix que tu n’entendais pas, quand, sans que j’en sache rien depuis la chambre en ton palais, tu m’espionnais.
-       En effet, tu parlais, je m’en souviens, tout seul.
-       Je n’étais pas seul. Il y avait la Voix.
-       Incroyable ! Et cette voix, Julian …
-       Oui … ?
-       Que signifie-t-elle ?
-       Je … J’ai eu besoin de deux mois pour … Pour me le formuler aussi clairement que je vais te le dire. C’est comme si …
-       Oui ?
-       Comme si Papa était revenu des morts. Pour me parler. Et m’aider, moi son fils unique, à devenir …
-       J’ai compris. Donc tu attribues ca à …
-       Ce n’est pas eux, sans quoi tu entendrais. Non, c’est au niveau supérieur.
-       Plus encore que le niveau inconscient alors ? Car celui-ci quoi qu’en disent ces charlatans de la psychanalyse qui prétendent depuis des lustres trouver à tout une explication, se situe dans un univers tridimensionnel. Or c’est …
-       Au-dessus. Pas de doute là-dessus.
-       Tu es bel et bien un Elu mon aimé ! Seuls les Elus peuvent entrer en communication avec les Esprits !
-       Il s’agit d’un esprit, tu crois ?
-       C’est soit un esprit, soit la personne même de ton père vivant qui te parle à travers les murs sans que quiconque hormis toi-même ne puisse l’entendre ou le surprendre. Le champ irrationnel dans les deux cas fonctionne à plein !
-       Surement !
-       Cette présence, au travers de cette voix, signe le passage au monde adulte et fonctionne à t’entendre comme une clef.
-       Une clef ?
-       Une clef ouvrant la porte de la clairvoyance. Voir en soi, voir au dehors de soi, voir enfin. Voir clairement !
-       C’est troublant ce que tu dis. Car juste.
-       D’où le choix que firent les esprits en te désignant comme le Messager, le bon. Toi seul pouvais introduire ces mouchards. Mettre le grain dans le système ! Lequel grain de l’intérieur grignote son pouvoir ! Celui-ci, sous le dôme de Néom comme ailleurs, constitue en tant que tel, dans sa conception même, un point qu’on ne peut plus dépasser. On est donc dans l’obligation, pour ce qui anime ces forces-là, de se retrouver face à un dilemme. Quand tu as atteint un point de perfection, tu ne peux plus améliorer quoi que ce soit. Tu ne peux que perdre du terrain ou plafonner. Donc …
-       Donc ça recule ?
-       Ca ne peut que reculer. Jusqu’au bout !
-       Quel bout ?
-       La fin. La leur ! La fin de leur monde. Condition du rebond. Que celui-ci s’étiole puis se meurt. Pas une arme ne sera levée contre eux, Julian, ils s’écrouleront du dedans sur eux-mêmes. Tel Icare ! Lequel a tant approché le soleil qu’il s’en est brulé les ailes ».


Julian couva alors son homme d’un regard doux et lui adressa un sourire radieux.

« Ce que tu dis est lumineux. Bouleversant. Et lumineux.
-       Tu trouves ?
-       Tu vois juste ! T’écouter me nourrit du dedans, et je puis visualiser cela, ce dont tu parles. Ces fluides …
-       Oui, tu choisis bien l’image. Des fluides. Des fluides énergétiques passant d’un vase à l’autre. Un simple transfert qui se fait de soi.
-       Donc … ?
-       Tu en seras !
-       Et toi ?, s’inquiéta alors Julian. Et toi Ali ? Faut que tu viennes hein ! Faut que t’en sois ! ».

Ali alors se releva lentement, aidant Julian à accompagner son mouvement. Puis le maintenant de dos en l’enserrant, il lui indiqua du doigt en levant son bras droit un point invisible au loin dans la nuit sombre.

« Moi mon ange, je t’emmène là-bas ! ».



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