dimanche 23 février 2020

NEOM - chapitre 51



L’aéronef glissant sur la cime des nuages les fit amerrir à un petit port de pèche, dans la Province Latina, le long de l’océan Atlantique, dans cet ancien immense pays qui autrefois s’appelait le Brésil. La traversée avait duré cinq heures, et les amants, allongés nus et enlacés dans une chambre-alcôve du cockpit, avaient pu, après de chauds ébats, s’assoupir trois heures, puis se faire servir un café chaud.

L’arrivée de nuit ravit Julian, lequel, après des années passées à Berlin puis deux mois à Néom, ne savait presque plus ce que faune, végétation, océan et cours d’eau signifiaient, encore moins bateau à moteur à l’ancienne, avec une coque faite en bois peint de couleurs vives.

Ali lui tendit le bras et l’aida à monter à bord.

Puis le bateau partit dans la nuit noire.

Ils entendirent, bercés par un vent caressant, le clapotis des vagues, et reconnurent les cris  d’aras volant au dessus d’eux, tels les émissaires d’un paradis perdu qu’ils allaient enfin, ensemble et soudés, retrouver.

Le bateau filait, les mains d’Ali, glissées sous sa chemise, caressaient sa peau blanche et le faisaient frissonner. Un fin duvet, à peine frôlé, et il se sentit partir loin, ferma les yeux, se crut mourir de plaisir, les rouvrit, tourna son cou et se laissa embrasser à pleine bouche.

« Nous accostons. C’est Juan, que tu vois là-bas se détacher. C’est un franco-espagnol. Locataire des lieux.
-       Comment cette ile échappe-t-elle … ?
-       J’en ai tout simplement fait l’acquisition. Comme les statuts de ce Monde m’y autorisent, je l’ai faite quitter le giron de la Province à laquelle sans cela elle eut été rattachée. Je suis donc le seul autorisé à venir, et à y inviter qui je veux. Il faut bien quelques avantages ! ».

Il mit pied à terre et aida Julian à en faire de même.

« Les bagages suivront, ne t’occupe de rien ».

Puis Ali s’avança vers Juan, lequel ouvrit en grand ses bras.

« Six mois déjà !
-       Le temps passe si vite !
-       Te voici enfin aimé.
-       Oh que oui ! Julian, viens que je te présente Juan ! Un Frère, un vrai, que je connais depuis …
-       Putain, quinze ans ! Tu te souviens, t’avais juste appris à dresser ta pute d’épouse !
-       Et je suis venu ici, seul. Pour les fêtes de fin d’année. A l’aventure. A la roots, comme on dit ! Et encore, pas ici, à Rio. Et les circonstances …
-       Appelle ça le destin ! Venez les gars, j’ai préparé une bouillabaisse !
-       Tu veux nous engraisser ?
-       Léger, t’inquiètes ! Avec un super pinard comme tu les aimes, soiffard ! ».

Juan les fit marcher le long de l’océan dix minutes puis bifurquer vers un sentier entouré d’arbres qui semblaient gigantesques.

La nuit, éclairée par une demi-lune, était douce.

Tous trois gravirent quelques marches, des cylindres en bois délimitant un escalier. Puis parvinrent devant la propriété.

« Putain, que c’est…
-       T’as vu Julian !
-       Mais c’est le rêve, ici.
-       Juste chez moi ! fit Ali en l’enserrant. Donc chez toi aussi maintenant.
-       C’est …
-       En fait l’hôtel ou j’avais atterri la première fois. Tombé ici par hasard, le matelot m’avait filé la carte, j’ai sonné, ce zèbre a pointé son nez, j’ai maté sa trogne …
-       T’avais une idée derrière la tête, je l’ai senti direct !
-       Et t’as pas dit non à l’époque, chenapan. Bref, histoire de cul mise à part, j’ai posé mon baluchon ici, et suis resté …
-       Deux mois !
-       Deux mois d’enchantement.
-       Deux mois à rien foutre !
-       Tu déconnes, je n’arrêtais pas de te filer des coups de main pour ceci ou cela.
-       Fallait te supplier ! Monsieur préférait faire trempette et bouffer comme un goret !
-       Et les randos alors ?
-       Ah oui, ça je peux pas dire.
-       Putain, bien dressée la table ! ».

Ils prirent place tous trois sous une tonnelle en bois et en paille, agrémentée de feuilles de bananiers, sous laquelle une table marocaine avait été posée.

« L’art de marier les contraires, ce Juan. Un as de la déco pour bourgeoises. A l’époque, quand cette ile était publique, les nanas, ça y allait ! Des touristes qui venaient mater ce grand gaillard si délicat, et toujours à moitié a poil …
-       Et en rut !
-       Bref, un queutard à voile et à vapeur. Un pote, quoi !
-       A l’époque Julian, ton homme était un sacré baiseur, du genre insatiable. Ici, au Brésil, les à voile et à vapeur c’est un peu la norme. Alors … Je te dis pas !
-       Bah c’est chouette ! T’as du bol, avoir vécu des trucs pareils. Moi je suis jamais sorti de ma case, en fait. Des trucs ouais, mais super banal à coté, j’ai presque honte.
-       Jamais trop tard pour se rattraper ! fit Ali en les servant tous trois en vin.
-       T’as encore fait déborder mon verre. Quel bourrin cet arabe !
-       Sale waciste !
-       Oh ça va hein, le wallah wallah bite !
-       Toujours ces jeux de mots foireux !, sourit Ali tandis que Julian éclatait de rire.
-       Ca va, ca vous plait ma bouillabaisse ?
-       Dégueu comme d’hab. ! ricana Ali en avalant une bouchée. Sans blague ca nous change de la bouffe de chochotte qu’on avale à Néom.
-       Là-dedans, du gueux recyclé, t’en as pas une once !
-       Parle pas de malheur ! Julian y était hier, à un FAME, il a tout vu.
-       Le … La transformation des tués en bouffe ?
-       Nan, mais l’ensemble. Le processus, quoi !
-       Rare, un humain qui sorte pas les pieds devant d’un camp FAME. T’es un Troisième Génération ?
-       Ouais c’est ça, je me tape un R2D2, et ta mère un aspirateur à poils de cul !, lui rétorqua un Ali goguenard.
-       Châtié dis donc le langage ! sourit Julian en essuyant sa bouche.
-       J’ai une influence désastreuse sur sa sénile altesse ! Désolé, joli damoiseau. Ici, gros rouge qui tache, blagues graveleuses, et chat-bite !
-       Ah non, chat-bite finito ! fit Ali en lui jetant sa serviette au visage.
-       C’est ce qu’on va voir, fit Juan en se ruant sur lui.
-       Ça promet ! s’esclaffa Julian. OK, fallait me dire, j’ai débarqué chez les fous.
-       Parfois les folles ! ajouta Juan. On se travelote à nos heures, on fait des shows !
-       Le pied !
-       Demain si tu veux …
-       Y a quoi au répertoire ?
-       Ben …, commença Ali. En fait … La cage aux folles !
-       Hein ?
-       Ben ouais, fit Juan en éclatant de rire. Sans déconner on l’a déjà jouée plusieurs fois tous les deux de bout en bout, devant un public conquis.
-       Bon ben, en scène alors les grandes dames ! Demain je veux ca rien que pour moi.
-       Chéri, fit Ali, je te préviens. ça va vraiment te faire tout drôle et casser le mythe, mais … ».

Il attrapa un balai, le retourna pour faire du bas l’équivalent d’une perruque, et prenant une voix de fausset, hurla.

« Zaza Napoli c’est MOA ! ».




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