samedi 15 février 2020

NEOM - chapitre 43



Le vaisseau les accompagna dans un désert de l’ancienne Egypte, non loin, lui confia Igor, des pyramides, à quelques dizaines de kilomètres.

Là ou ils avaient établi le camp.

Un portique s’ouvrit et laissa le vaisseau au ralenti pénétrer les lieux, dont les grillages étaient cernés de cerbères Première Génération, armés de consoles capables de lancer des armées de drones. Quiconque se rapprochait de moins de dix kilomètres des grilles se voyait immédiatement sommé de s’éloigner sous peine d’être abattu.

Ils descendirent tous deux, et Igor le fit longer, en s’attardant un peu, les files interminables des êtres humains placés dans le processus de sélection.

Julian croisa des regards. On s’étonnait, depuis la masse silencieuse, de la présence en ces lieux à leurs cotés d’un humain. Leurs yeux, ceux qu’il croisa les premières minutes, lui renvoyaient tantôt de la peur, tantôt du désarroi, tantôt de la haine. Il fut tenté de baisser les yeux mais parvint à conserver la tête froide et la nuque raide. Y compris, et cela lui en couta, lorsqu’il longea la file des enfants.

Certains, en très bas-âge, pleuraient. On leur apportait des jouets et des gadgets électroniques, parfois une glace ou l’équivalent de barbapapas, mais cela ne suffisait pas à enrayer leur chagrin. Maman !, pleuraient-ils. Papa !

« Quel sort leur est réservé ?
-       Ce n’est pas le sujet du jour. Nous vous en informerons en temps utile. Excusez ce bottage en touche Julian, mais même intégré au Board vous demeurez humain. Vous avez un rythme d’assimilation auquel nous nous devons de nous adapter pour la préservation de votre équilibre psychologique, donc de votre efficience.
-       Je crains, Igor, d’avoir compris. Vous les sacrifiez tous, c’est cela ?
-       Ce n’est pas le sujet du jour, Julian ».

Ils pénétrèrent tous deux un bloc fait de métal noir, passèrent entre des rangées de gardes, traversèrent un immense atelier ou des milliers de travailleurs tissaient de la laine. Puis atterrirent face à un ascenseur.

« On descend je parie ?
-       Oui. On descend.
-       Jusqu’où ?
-       Très bas. Forcément ! », sourit Igor avec un air sadique.

Ils montèrent, Igor composa un code, et l’engin s’enfonça sous la terre.

Pendant une durée qui parut interminable.

Les grincements du métal, les échos de voutes, le suintement des parois, ainsi que le froid grandissant – tout semblait comploter à rendre le décor, plus qu’effrayant, cauchemardesque.

Enfin la descente cessa, l’ascenseur s’immobilisa.

Puis la porte s’ouvrit.

Sur un long couloir uniquement éclairé par de rares photophores électriques.

Ça sentait mauvais, ça puait la mort.

« Traitement humain, qu’elle disait, la Sofia !
-       Elle parlait des 99% de ceux qui franchissent le seuil du camp.
-       Mouais ».

Une succession de cellules, des cris qui parfois s’en échappaient. Une odeur insupportable d’excréments et d’urine.

« Vous les nourrissez au moins ?
-       Pas systématiquement. Certains ont abattu des soldats. A ceux-là les fers !
-       Sympathique …
-       Parfois on glisse un python dans la cellule, avec un poignard. Une caméra microscopique retranscrit les images.
-       Dégueulasse !
-       Vous voyez bien, Julian, qu’il faut que nous respections votre rythme. Vous avez l’estomac au bord des lèvres.
-       Cette odeur est épouvantable !
-       Nous ne sommes point équipés de ce sens-là, nous autres les Troisième Génération. La mort …
-       … n’a pas d’odeur. Mais la souffrance, si.
-       Oh la souffrance ! Un ressenti o combien personnel …
-       Dont vous ignorez tout !
-       Nous avons cette chance.
-       Pourtant elle nous fait tant grandir.
-       Balivernes d’humanoïdes en fin de cycle que cette ridicule croyance. Bref, libre à vous. Nous y sommes. Je vous confie la clef. Vous avez deux heures maximum. En tête-à-tête. A l’issue desquelles si …
-       J’ai compris. Je dois assister à …
-       Bien sur.
-       Je m’y conformerai donc.
-       A tout-à-l’heure Julian. Et bon courage pour la conversion ! Celui-ci est retors ».

Il pénétra dans la cellule étroite. Il n’y avait ni table ni chaise ni rien. Rien que de la terre. Que l’homme au sol avait creusée pour y enterrer ses besoins.

« Bonjour », balbutia Julian en apercevant l’homme à la barbe fournie se redresser pour s’asseoir.

Son visage était couvert de boue et ses lèvres saignaient.

« Vous êtes blessé ?
-       Un méchant virus, répondit l’homme d’une voix incroyablement douce. Mes cheveux se perdent. Mes dents tombent une à une. Mais je suis encore là.
-       Quel … Quel âge avez-vous ?
-       Cinquante trois ans.
-       Et … Comment vous … ?
-       Je m’appelle Swann. David Swann. J’étais autrefois professeur des écoles. Professeur de français et de philosophie. J’habitais Beyrouth, puis ensuite Le Caire. Auparavant j’ai fait deux ans à Paris. Dans une école publique, à Montmartre. Où je vous ai eu pour élève, Julian.
-       Mon Dieu !
-       Ah, vous vous souvenez de moi ?
-       Je … Oui. Vous … C est vous qui m’avez fait découvrir les grands auteurs de science fiction. Dune … Les robots … Fahrenheit … 
-       Oui en effet. Ce fut mon rôle dans votre vie. Lisez-vous toujours ?
-       Actuellement non mais … Oh mais votre état est …
-       Ils vous ont envoyé pour me convertir ?
-       Oui.
-       Ils vont échouer Julian. Et vous aussi.
-       Vous préférez la mort ?
-       La mort ce n’est rien.
-       Oui mais la souffrance ?
-       Songez à celle qu’a endurée pour nous notre Seigneur Jésus Christ !
-       Vous n’allez pas endurer un chemin de croix, professeur ?
-       Et pourquoi pas ? Ma vie prendrait alors enfin tout son sens. Sur sa fin, quelle récompense !
-       Vous … Et si vous … ?
-       Oui Julian ?
-       Faites ce qu’ils … ? Tout en conservant en votre cœur l’intention … ?
-       Ne me tente pas !
-       Quoi ?
-       Julian, tu as été possédé mon garçon.
-       Quoi ?
-       DEMON LAISSE-LE ! hurla t-il soudain avant de tomber au sol, tant ses forces étaient inexistantes.
-       Mais … Professeur je suis parfaitement conscient et …
-       Il t’a séduit mon garçon, j’en suis, crois-moi, navré. Car je te connais, je me souviens bien de toi. Tu es un bon garçon. Il aime ça, ce Diable, nous prendre les meilleurs, les jolies brebis, les charmants écoliers, nos préférés. Et les corrompre par ses mensonges et ses inversions !
-       Tout ceci me paraît manquer de nuance.
-       Le noir est noir et le blanc est blanc. Parfois un doute suffit pour que le mal s’insinue.
-       C’est si … tranché … Si … dogmatique.
-       Oui. C’est cela, le Bien et le Mal, Julian.
-       Et si c’était du bourrage de crane ? Et si Dieu était en nous et non pas en dehors ?
-       Sacrilège ! Blasphème !
-       Vous … vous ne doutez pas ?
-       Dieu ne le permettrait pas !
-       Autosuggestion …
-       Ah la psychologie ! Ce POISON !
-       Vous … Ah j’aimerais vous aider, professeur, contre vous même ! Empêcher ce sacrifice aussi inutile qu’abject !
-       Tu es payé pour me livrer au Malin !
-       Je suis payé pour ça, oui. Mais mon cœur me dit, sauve-le et apprends-lui qu’en lui-même il peut …
-       Tromper le trompeur, corrompre le corrupteur. Que tu es grandiloquent et arrogant, Julian ! Mais enfant, tu ne peux rien contre le corrupteur, sinon lui cracher à la face et lever haut la CROIX !
-       A vous écouter, Socrate …
-       Ne me parle pas de ce vieux pédéraste !
-       Mais professeur ! Autrefois vous disiez que c’était le plus grand !
-       Je me suis trompé, voilà tout.
-       Et qui vous dit qu’aujourd’hui, vous n’êtes pas plus encore  dans l’erreur ?
-       Je suis dans la cible des puissants, et toi avec eux. Tire-en les conclusions que tu veux ! Et sache que si tu lèves un poignard sur moi, alors je tendrai mon cou.
-       Je n’aurai pas à faire cela.
-       Tu assisteras simplement à ma lente agonie. Et jusqu’à mon dernier souffle de vie, je te regarderai avec un amour infini.
-       Bien, professeur … ».

La porte alors s’ouvrit, laissant entrer un Première Génération.
Qui tendit à Julian une combinaison en plastique transparent.

« Enfilez ça, Julian, ça vous protègera ».

Puis le robot ouvrit un sac, d’où il sortit une tronçonneuse.

« Eviscération. Sentence du Tribunal FAME, articula froidement le robot. Julian, reculez d’un pas.
-       Professeur !
-       Laisse, mon petit gars, laisse faire. Ferme tes yeux et bouche tes oreilles. Ce n’est pas utile de voir ou d’entendre ! ça fait mal pour rien !
-       Hors procédure, coupa le robot.
-       Alors vois et entends AU-DELA.
-       Je … Oui ! »

Au moment où la tronçonneuse s’élança, Julian, entrant en lui-même et plongeant son regard dans celui de son professeur, récita en murmurant, avec lui.

« Notre Père qui Est aux Cieux
Que Ton Nom soit sanctifié
Que ton Règne vienne
Sur la Terre comme au Ciel ».



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