mardi 11 février 2020

NEOM - chapitre 39



Ils s’étaient tous levés de table et avaient tous, à l’exception de Youssef, qu’Ali ne pouvait, du fait qu’il n’était ni de son sang ni son amant officiel, faire pénétrer le lieu dont il leur avait parlé en quelques mots. Il faut que vous sachiez, leur avait-il dit très sobrement. Il faut que certains sachent de quoi il en retourne vraiment. Jusqu’où ça va.

Ils prirent un véhicule glissant de grande taille, sorte de fusée suréquipée de luxe à l’intérieur du cockpit, le carrosse du Gouverneur comme on l’appelait, et que chacun savait avoir couté une fortune, entièrement payée sur fonds privés.

La traversée dura trente minutes, et les fit descendre en un endroit militairement protégé par un mur électromagnétique ayant le pouvoir de tuer sur le champ quiconque s’y aventurerait, ce qui rendait de fait toute présence de surveillance inutile. Le carrosse avait un code inclus dans son système quantique, permettant l’ouverture d’un sas sans avoir à actionner quoi que ce soit. Il se glissa, puis après avoir traversé une immense cour vide, se posa devant un ensemble architectural relativement plat, composé de quatre tours en verre et en métal.

Pénétrant les lieux avec la main posée sur l’épaule de Julian, le Gouverneur, suivi de son cousin et de son épouse, s’avança vers un Troisième Génération ressemblant à un guerrier viking.

« Le professeur vous attend. Je vous y conduis, fit la machine en tournant aussitôt les talons et, en les accompagnants dans un dédale de glaces, faisant penser à un labyrinthe en verre.

-       On s y perdrait, fit remarquer Selim.
-       C’est le but, intervint le robot. Même nous, nous y sommes limités dans nos déplacements. C’est dire l’importance cruciale du secret.
-       Vous n’êtes pas habilité à … ?
-       Je ne sais rien.
-       Pourquoi un Troisième Génération ?, demanda Julian. C’est du gâchis !
-       Au contraire, un investissement sur. Les précédentes versions sont parfois sujettes à des erreurs, voire à des déprogrammations / reprogrammations. La perfection de notre conception est comme une assurance et un rempart ».

Ils pénètrent à sa suite dans un immense ascenseur fait d’une plaque de verre transparente, laissant entrevoir sous leurs pas, un immense cratère conique sans fond visible.

« Nous allons nous enfoncer très profondément. Veuillez, je vous prie, enfiler ces masques, la dépressurisation créant des vertiges, se protéger est nécessaire ».

Tous s’en recouvrirent aussitôt, et à la vitesse de la lumière la plaque descendit dans les tréfonds.

Leurs oreilles sifflaient, ils n’avaient pas même le temps de distinguer quoi que ce soit tant la vitesse était sidérale.

Quand enfin la descente ralentit.

Puis s’arrêta.

Ils étaient face à un mur ventral d’une terre rouge. Qui soudain s’ouvrit, laissant apparaître une porte. Laquelle se replia comme un gant sur elle-même.

« Je n’ai pas l’autorisation pour aller plus loin. C’est au fond du couloir ».

Les quatre visiteurs, à la suite d’Ali, lequel connaissait déjà les lieux, s’avancèrent.

Ils aperçurent une silhouette voutée en blouse blanche à l’extrémité du couloir laissé dans la pénombre.

Celle-ci, se détachant, avançait lentement en leur direction.

« Votre Altesse, les accueillit-il.
-       Bonjour Professeur Heinrich. Merci d’avoir répondu présent à ma requête.
-       Je suis votre serviteur ».

Le vieux professeur au regard de fou tendit sa main aux présents puis les devança vers une porte, qu’il ouvrit.

Un immense laboratoire aux murs blancs, des centaines d’alcôves refermées, et pas une âme.

« Vous êtes ici seul, Professeur ?, se risqua Latifa.
-       Seul oui, et ce depuis le premier jour. Je sortirai les pieds devant !
-       A ce point ?
-       A ce point !
-       Quel intérêt ?
-       Ce sacrifice ?
-       Oui !
-       Je n’ai pas le choix. J’ai signé.
-       Un pacte ?
-       En quelque sorte. Oh, pas avec du sang ! ricana t-il nerveusement. Je suppose votre Altesse que …
-       Ce sont tous trois des tombes, pensez-vous !
-       A la place qui est la votre, bien entendu. Donc suivez-moi, une visite exhaustive n’est pas si indispensable que cela. Un cas, un seul suffit. Et surtout une petite notice ».

Il descendit quelques marches et se posta devant une alcôve parmi d’autres.

« Mettez-vous de coté et observez bien ce que vous allez voir ».

Il composa un code sur un boitier lumineux.

L’alcôve s’ouvrit.

Tous, à l’exception d’Ali, écarquillèrent les yeux.

« Dieu du Ciel, mais c’est la maison de Frankenstein ! » s’écria Selim.

L’intérieur de l’alcôve était un aquarium d’environ trois mètres sur deux, d’une hauteur de un mètre cinquante.
Un liquide jaunâtre, une lueur bleue clignotant éclairant le contenu.

Des bébés étaient tous maintenus à ce qui ressemblait à une immense gaine par leurs cordons ombilicaux, et flottaient paisiblement.

« Vous avez recrée la vie.
-       Exactement. Presque à l’identique.
-       En laboratoire.
-       En circuit fermé, répondit Heinrich.
-       Pourquoi presque ?, interrogea Julian.
-       Avant la naissance, nous ajoutons dans chacun de ces petits êtres en devenir …
-       Une goutte de Troisième Génération, compléta le Gouverneur. Ces êtres sont tous des …
-       Trans-humains, murmura Latifa en baissant les yeux, soudain abattue par la révélation.
-       L’avenir est donc là, murmura Julian.
-       Là et que là, jeune homme, reprit le Professeur.
-       Mais … Et les …
-       Stérilisées sans le savoir. Toutes ! murmura Ali en regardant sa cousine verser une larme.
-       Moi aussi ?
-       Sitôt la micro-puce, ma chère cousine. Oui. Cela fait partie des composants.
-       Ce programme vise donc à l’extinction, reprit Latifa en prenant sur elle pour contenir son émotion.
-       Un simple remplacement, Princesse, reprit le Professeur. Ce programme de contrôle des naissances est un impératif civilisationnel absolument indispensable. Faute de quoi  extinction il y aurait eu, du fait de la surpopulation.
-       Professeur, vous savez bien que ceci est faux, et archi faux, poursuivit Latifa. Ce problème de la survie est posé exprès de travers. Ce n’est pas la surpopulation mais la gouvernance et les destructions de la nature et de la vie sous toutes ses formes qui sont la cause d’une possible extinction.
-       Libre à vous de …
-       De penser par moi-même, merci. Bien. Et donc ces …
-       Ces êtres …
-       Ces produits !
-       Sont à vendre !
-       Ah, bien sur.
-       Tout a un prix !
-       La vie n’a pas de prix.
-       Maintenant si !
-       Belle évolution. L’homme se prend pour Dieu, imite sa création et attend gentiment son châtiment.
-       Vous êtes pessimiste.
-       Au contraire, j’attends de cette absolue désolation un rebond. Voyez Professeur, et ne prenez pas cela trop à cœur, vos travaux sont une abomination. L’abomination ultime. Pire qu’un blasphème, le signe-même de la nécessité de tout détruire pour reconstruire sur des ruines. Votre œuvre est donc un parachèvement. Abject en soi !
-       Toute considération éthique a depuis mes plus jeunes années, quitté mon champ de vision et d’appréhension des choses, Princesse. Adolescent je fus des jeunesses hitlériennes, sous-officier à dix-sept ans. Et aussitôt engagé par le Docteur Mengele. Dont je fus l’adjoint.
-       Vous …
-       Les expériences sur les handicapés. Vous savez, quand à dix-sept ans il vous est demandé avec un scalpel d’ouvrir le crane d’un homme vivant pour ensuite lui enfoncer à même le cerveau des aiguilles …
-       Dieu du ciel !
-       Donc, je ne suis plus sensible à quoi que ce soit. Depuis ce jour-ci, je suis atomisé.
-       C’est monstrueux !, lâcha Julian.
-       Ça l’est, croyez-moi. Ca ne vous lâche plus une seconde.
-       Cette idée d’être devenu un monstre ?
-       Cette idée de s’être adonné à vie à des monstres et de ne plus pouvoir se défaire de cet enchainement fatal. Jeune homme, Heinrich est mon prénom. Le vrai. On me connaît ici sous l’appellation d’Heinrich Braun. Voici ma véritable identité ».

Le professeur alors sortit de sa poche un petit portefeuille, et en sortit une carte plastifiée, qu’il tendit à Julian.

« Mengele !
-       Je suis son cadet.
-       Vous êtes le fils de … ?
-       Le fils d’un monstre, oui. Je suis le fils d’un monstre ».

Il ôta ses lunettes, referma l’alcôve puis s’assit face à eux.

« Il est trop tard pour moi, il est trop tard pour ce monde. Trop tard.
-       Ainsi soit-il !, murmura Julian.
-       Inch Allah, ponctua Latifa en fondant soudain en larmes.
-       Oui nous sommes des monstres, oui ce que nous faisons est ce que vous avez courageusement et justement qualifié, Princesse. Mais ne pleurez pas. Je mourrai bientôt, cette œuvre funeste avec moi. Et les Justes … ».

Julian le fixa alors. Une lueur d’humanité semblait percer son regard embué.

« Nous sommes les exécutants de forces maléfiques. Sa Majesté le sait, mieux que vous tous. Ici c’est le nid, le nid des vipères et des aliens. Sous terre. Caché de tous. Vous le verrez, les gens, là-haut, achèteront ça comme on achète un jouet. Ils commanderont un ou une, qui soit fille, puis le changeront en garçon, puis en rien du tout. Ils sont déjà si dénués de conscience …
-       Difficile de vous donner tort !, intervint Selim.
-       Le monstre, ce ne peut être un ou plusieurs êtres désignés par tous, messieurs dames. Pas Hitler, un monde, le sien, le notre ! Gaza, du sang sur nos mains ! Gaza, mais aussi Tripoli, Damas, Alep … Le monstre ne peut être qu’un collectif, NOUS ! Le monstre c’est devenu nous, humains. Nous ! Presque tous les humains ! Un seul corps ! Un corps infecté par le mal, par l’aveuglement, par la foi en rien. Un corps qui pourrit avec une image trompeuse d’un non-être aussi aseptisé qu’un mannequin de glace qui glisse sur un lac de givre, qui feint les sentiments, qui parle pour ne rien dire, qui vit pour rien, qui meurt au moment même de sa naissance.
-       En effet, acquiesça Latifa. Toucher le fond donc.
-       Oui.
-       Voilà, s’inclina Mengele. Maintenant vous savez. Que ce ne soit pas trop lourd. Depuis le puits sans fond qu’est devenue ma non-existence, puis-je vous adresser, plus que de simples vœux de bonheur, une sincère bénédiction ? ».

Tous les virent alors s’agenouiller, puis faire un signe de croix, écraser une larme, abaisser son visage contre terre et articuler dans un cri retenu.

« Oui, prions ! Prions ! ».



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