vendredi 7 février 2020

NEOM - chapitre 35



Le retour de Julian à Mantra fut l’occasion d’une authentique curiosité de l’ensemble de son personnel, lui quémandant tour à tour autant de selfies qu’il y avait de présents, ce qui contraignit la direction à l’exfiltrer vers l’administration après une demi-heure dans le hall à s’exécuter. Fascinées, les équipes oubliaient toutes leurs contraintes, tout adonnées à leur passion du moment envers leur célébrissime collègue.

« Navré pour ce raffut ! S’excusa t-il auprès d’Igor.
-       C’est à nous de vous présenter nos excuses. Nous aurions du prévoir ce qui s’est produit et prendre toutes les dispositions nécessaires. A compter de maintenant vous changez d’accès aux locaux et emprunterez les nôtres. Par la même occasion vous intégrez l’équipe.
-       L’équipe ?
-       Le Board de Mantra !
-       A quel poste ? Mascotte ?
-       On pourrait en effet, s’amusa le Troisième Génération. Non, il importe de couper les liens avec les troupes. Du fonctionnel pur. Nous réfléchissons en ce moment même au contenu. Nous trouverons bien.
-       A propos de trouver, avez-vous mouché le mouchard ?
-       C’est l’homme invisible votre truc. Avez-vous vraiment introduit quelque chose ?
-       Oui.
-       Effet placebo alors !
-       Tant mieux pour vous. Du coup me voilà rayé de la liste des traitres.
-       Vous ne pouvez en faire partie, et ce, indépendamment de votre nouveau statut amoureux. Vous êtes loyal jusqu’au bout des ongles. Les convictions, quelle importance !
-       Vous m’avez menti au sujet d’Agathe. Pourquoi ?
-       Pourquoi vous aurais-je menti ?
-       Igor, vous vous êtes trahi l’autre matin, à vous de rembobiner l’échange. Ca a joué sur un détail, qui ne m’est pas resté longtemps secondaire. Donc …
-       Donc elle n’est plus, que voulez-vous. Cela ne change rien.
-       Vous n’êtes pas loyal.
-       Je suis un robot.
-       Voyons, les humains mentent aussi. Davantage, d’ailleurs.
-       Disons souvent plus mal.
-       Vous faites bien de préciser souvent.
-       Entre mentir et cacher il y a une différence notable. Vous ne mentez point. Vous savez, en ce monde, il est quasiment impossible d’être sur de qui que ce soit. Les faux nez et les chevaux de Troie pullulent. Vous pouvez, nous le verrons, avoir des surprises dans un avenir inconnu de vous.
-       Je verrai comme vous dites. Et j’aurai au moins appris quelque chose.
-       Nous, nous ne nous confions jamais.
-       Nous savons mentir en nous confiant.
-       Vous jouez sur l’émotion. Sur la crédulité. Sur la sensibilité. Nous en sommes dépourvus.
-       Vous êtes logique, nous pouvons vous berner en usant de celle-ci.
-       C’est une possibilité qu’on ne peut exclure. Comment entendez-vous gérer votre nouveau statut au sein du Royaume ?
-       En orfèvre.
-       Soit …
-       De manière professionnelle. Ni trop ni trop peu.
-       Bien. Vous voici investi d’une fonction majeure. Faire rêver.
-       J’intègre le dispositif sociétal.
-       Vous faites pleinement partie du storytelling et de l’ingénierie sociale afférente. Car cette autogestion ne peut se concevoir sans la quatrième colonne, que nous détenons.
-       C’est une donnée avec laquelle il convient de composer.
-       Elle peut, si ses intérêts le lui ordonnent …
-       Tenter de détruire c’est-à-dire s’attaquer à mon image.
-       Ou à vous !
-       Tout dépend de ma perception.
-       Et autres choses. Ce que vous vivez à coté. Un lynchage se fait le plus souvent quand la bête est à terre.
-       En effet. C’est le risque. Je le prends.
-       Réfléchir ses choix et ses options est le propre de l’être supérieur. Peu savent le faire.
-       J’apprends en marchant.
-       Vous semblez apprendre vite !
-       Nous jugerons mieux sur la durée. Un mois à peine, ce n’est rien. Même si c’est allé très vite.
-       Nous avions déjà cerné votre exceptionnel potentiel. Vous avez dépassé nos attentes. Désolé pour Agathe, jugement fut prononcé et sentence exécutée. Depuis, de l’eau est passée sous les ponts.
-       Tout ceci est derrière, oublions. Soyez simplement plus habile, la prochaine fois. Jouer la carte de la confiance tout en se trahissant par un détail.
-       Vous me le direz un jour ?
-       Réécoutez-vous de mon point de vue, ou si ceci fut consigné par écrit, relisez-vous.
-       Seuls les écrits restent, le reste n’est que poussière. Nous vous donnons congé jusqu’à jeudi, le lendemain de votre interview. D’ici là, nous aurons défini votre nouvelle affectation. Nos plus respectueuses salutations à sa Sainteté Gouverneur de Néom.
-       Je n’y manquerai pas », conclut Julian en ramassant la carte d’accès de ses nouvelles fonctions.

Lorsqu’il quitta les locaux, il y eut comme un temps suspendu, qui gagna tous les esprits. Quelque chose avait changé de l’intérieur, chez Mantra. Comme si la pieuvre s’était à la marge quelque peu humanisée.







L’équipe technique de la télévision d’état, entra dans les appartements royaux, avec à sa tête le présentateur vedette, celui que le Gouverneur avait exigé.

Un robot de la Deuxième Génération connu des téléspectateurs comme Ivan.

Ivan animait depuis 2020 le plus populaire des talk shows américains. On découvrit dix ans après sa révélation sa nature profonde, et ce fut, pour les populations, une stupéfaction que d’apprendre avec des années de retard que celui que l’opinion tenait pour une star n’avait quasiment rien d’humain, si ce n’est quelques gouttes d’ADN. En tant que Deuxième Génération, il était absolument dépourvu de personnalité. Ce qui convenait admirablement à sa tache.

« Où installons-nous notre studio, Gouverneur ?
-       Adressez-vous à mon cher et tendre. Je ne suis ici qu’en tant qu’observateur. Et accessoirement propriétaire des lieux.
-       La chambre à coucher, murmura Julian en indiquant d’un simple mouvement de tête la direction à prendre. Trouvez un angle qui permette d’intégrer au plan d’ensemble un bout du lit. Juste un bout, ça suffira ! ».

Il adressa un clin d’œil à Ali, lequel retint un éclat de rire. Pour un débutant, Julian visait admirablement juste.

Les Première Génération prirent le chemin de la chambre en question, précédés de Youssef et de Mustapha, préposés à surveiller qu’aucun d’entre eux ne profite de l’occasion pour y glisser un micro ou une micro-caméra.

« Avez-vous besoin d’une répétition ?
-       Je suis prêt, se contenta de répondre froidement Julian. Allez-y, je vous rejoins.
-       Bien », s’exécuta le pantin.

Sitôt qu’il se fut éclipsé, Julian se rapprocha d’Ali.

« Tu es là. Avec moi. Dans notre chambre.
-       Bien. A coté ou … ?
-       Dedans. Pour quelques contrechamps.
-       Je ne prononcerai pas une parole ?
-       Tes yeux parleront.
-       Tu penses à combien de plans de coupes ?
-       Quelques uns, deux, n’abusons pas. Le minimum créera le maximum d’effets. Dans l’esprit du public, te voir une fois à l’écran pénètre immédiatement la rétine. La seconde imprimera le cœur.
-       Es-tu prêt à faire une allusion à … ?
-       La religion d’Etat ? C’est un impératif, je m’y conformerai donc. Après tout ce ne sont que des mots prononcés dans une boite où le mensonge règne en maitre. On n’est pas à ça près.
-       Tu es parfait. Allez, en piste, l’artiste ! ».

La caméra commença sur un plan large découvrant sur fond d’une partie de l’immense chambre les deux protagonistes, assis cote à cote, légèrement face à face, sur deux fauteuils de type surélevés. Julian s’était simplement revêtu d’une chemise blanche entrouverte sur le haut du poitrail. Quelques poils apparaissaient distinctement, des poils bruns, et une chainette en or. Coiffure légèrement travaillée, laissant apparaitre le sentiment d’une forme de naturel refusant la sophistication excessive. Le regard, pénétrant, quelque peu impénétrable aussi, était posé sur le présentateur vedette, le laissant sans une seule expression faciale dérouler l’introduction puis poser la première question

« Julian, il s’agit de votre première apparition publique.
-       Elle s’imposait.
-       Comment vous sentez-vous ?
-       Parfaitement à ma place.
-       La notoriété qui est devenue la votre en l’espace de quelques jours, c’est assez lourd et difficile à porter non ?
-       Pas si vous êtes porté par un sentiment supérieur à cela. Elle est la rançon, une rançon que j’accepte parce qu’elle est légitime. Hier j’étais encore de l’autre coté de l’écran. J’aurais, si un autre que moi avait été distingué, été spectateur et donc demandeur. Ceux qui nous regardent ont des droits auxquels je me conforme par respect.
-       Des droits de savoir ?
-       Certains droits oui. Pas sur tout. Mais oui. Et c’est très bien.
-       Avez-vous – pardonnez le caractère quelque peu direct de ma question, mais chacun se la pose – pu regarder l’intervention télévisée hier de l’épouse de notre bien-aimé Gouverneur ?
-       Bien évidemment.
-       Et qu’en avez-vous pensé ?
-       Habile. Relativement habile.
-       Pouvez-vous développer ?
-       Tout est dans l’adverbe.
-       Son message était l’acceptation de cette situation quelque peu nouvelle la concernant.
-       L’officielle a parlé en tant qu’officielle, rémunérée pour occuper la fonction qui est la sienne, et ce depuis fort longtemps. Elle l’a fait avec tout le professionnalisme qui est le sien, et que chacun connaît. Comme chacun sait, il ne lui est point permis statutairement, n’ayant été désignée par personne, de rentrer en opposition avec les choix de celui qui à Néom est notre Commandeur à tous. A vous, à moi, à elle. Elle a aussi scrupuleusement respecté le contrat citoyen, Lequel compte davantage ici qu’un simple contrat de mariage.
-       Je vois ».

Un premier plan de coupe découvrit la présence du Gouverneur. Une sorte de flamme qu’on ne lui avait jamais vue semblait se dessiner dans son regard. Quelque chose qui avait à voir autant avec l’admiration qu’avec l’amour.

« Vous avez choisi de faire cet interview ici. Dans la chambre du …
-       Du Gouverneur – oui ! C’est un choix bien entendu partagé entre sa Majesté et moi. Si nous entendons poser une barrière due à son rang dans le respect de son et donc de notre intimité, nous n’entendons point par contre manquer de transparence. J’ai une fonction précise depuis peu. Celle d’être dans le cœur de notre bien aimé Commandeur en Chef. Cette place, o combien chère à mes yeux, se matérialise évidemment par ce que chacun peut entrevoir ici.
-       Un lit.
-       Un lit oui. Le lit où nous dormons. Notamment.
-       Je vois.
-       Chacun peut donc laisser libre cours à son imagination. Et rêver.
-       Sans jamais voir.
-       La Personne du Gouverneur, donc son Corps, est Sacrée. Il fut désigné par Ari notre Roi, lui-même incarnation de notre Maitre Suprême, Lumière des Lumières. A compter de mon introduction dans le cœur même de notre Commandeur, ma personne, de privée, s’est transformée du dedans, pour se fondre dans ce qui n’est plus une petite mais une Grande Histoire. Une Histoire qui est une Geste, et qui s’en va retrouver ses racines, celles d’un Mythe, celui qui s’écrit au jour le jour dans l’Odyssée de Néom. Voyez, à mon âme éblouie, il me fut donné d’apprendre que cette liaison d’exception, si inattendue, avait immédiatement eu pour effets la mise sur orbite immédiate de notre Gouverneur sur l’échiquier mondial. Le voici depuis Jérusalem, quelques jours seulement après la visite royale à Néom, mis au pinacle par notre bon Roi en personne. Cette extraordinaire promotion de Néom au travers de Sa Personne Sacrée sur toutes les autres Cités est donc bien un fait politique de première importance. Comprenez donc moi bien quand j’énonce avec calme que je ne m’appartiens plus. Je fais don de ma personne. C’est le sens profond du destin qui me fut donné.
-       Quelle … Quelle chance !
-       Les tragédies grecques et romaines renferment plein d’histoires semblables.
-       Ce sont des tragédies.
-       Celle-ci est sans aucun doute en marche. Il n’y a que du beau dans le tragique.
-       Le tragique finit toujours mal.
-       Tout dépend de où vous mettez la barrière et le mot FIN.
-       Vous êtes bien trop subtil pour moi.
-       Vos téléspectateurs, eux, me comprendront ».

Un second plan de coupe sur le Gouverneur intervint, exposant un homme extrêmement ému.

« Donc vous voici membre de la Légende de Néom !
-       Simple protagoniste. Essentiel car lié au cœur.
-       Essentiel donc. Davantage que l’épouse !
-       Il ne peut y avoir compétition ou comparaison avec l’officielle. Il n’y a point et n’y aura jamais cela. Les niveaux ne sont pas les mêmes.
-       D’où votre souci d’apaisement.
-       Il n’y a aucun conflit. Et si conflit il y avait, il rongerait de l’intérieur celui ou celle qui le vivrait.
-       La messe est dite, Julian. Je vous avais promis de ne pas trop m’appesantir, et de respecter un temps de parole court.
-       J’ai taché de faire court et dense. De dire et de ne pas tout dire. C’était ma première, je prie chacun de savoir se montrer clément envers mes maladresses de débutant.
-       Je serais bien en peine d’en extraire une seule.
-       Vous savez flatter comme personne, Ivan. On vous a bien programmé.
-       La pratique, cher Julian. Julian, il ne me reste plus qu’à vous remercier au nom de l’ensemble de nos téléspectateurs, pour cette rencontre intime qui, j’en suis convaincu, fera date dans l’Epopée de Néom. Nous allons donc vous saluer, puis replier bagage. Et laisser les occupants de cette Chambre Sacrée enfin un peu seuls. Merci, et à très bientôt sur nos antennes pour une nouvelle rencontre ».

Julian salua d’un bref clin d’œil, sans ouvrir la bouche, puis à peine le générique de fin lancé, se leva.

« Coupez, on a tout ! Finit un Première Génération à la technique.
-       Laissons-les débarrasser le plancher, Julian, fit Ali, entouré de Youssef et Mustapha.
-       Pfiou le pro ! fit Youssef en s’exprimant en premier depuis la pièce attenante.
-       Impressionnant !, acquiesça Mustapha.
-       Vous l’avoir confié trois jours lui a donné des ailes, à mon petit poulet, sourit Ali en l’embrassant.
-       La mayonnaise a pris, tu penses ?
-       T’as tout d’une star, coco !
-       Yallah yallah !, fit Julian en se précipitant dans ses bras.
-       Trop génial, Chef, ce qui arrive !, reprit Youssef. Purée, comment t’as vissé la vieille dans ses appartements ! L’officielle, ça va lui rester, ça !
-       Pour sur qu’elle va être furibarde, s’amusa Ali. Comment casser tout en se montrant incroyablement poli.
-       On lui a juste dégoupillé le vagin lacrymal, à cette peste !, compléta Mustapha.
-       Son numéro d’hier est déjà oublié, le tien restera dans les mémoires, fit remarquer Ali.
-       Bon allez les gars, fit Julian en se détachant de l’étreinte, assez de palabres, mission accomplie. Next !
-       Next ?, questionna Ali les yeux écarquillés.
-       On BAISE ! », hurla Julian, déclenchant l’hilarité de tous.



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