mercredi 5 février 2020

NEOM - chapitre 33



Lorsque Julian, accompagné de Youssef et Mustapha, s’approcha de la Tour où était son appartement, il aperçut de loin la meute de photographes et d’interviewers. Près de deux cent, agglutinés devant lentrée, qui l’attendaient. Et, de loin, l’aperçurent et poussant des cris commencèrent à se pousser des coudes.

« La starisation est en marche, poulet, plaisanta Youssef.
-       Trash TV, maugréa Julian.
-       Tu te sens prêt ?
-       A croire que j’ai ça dans le sang, car oui !
-       Bon ben fonçons dans le tas, alors ! », conclut Mustapha en les entrainant.

Les micros aussitôt se tendirent vers Julian, et la foule de journalistes, les pressant en une énorme bousculade, s’abattit sur eux comme une vague déferlante.

« Monsieur Dawn, Monsieur Dawn, pouvez-vous … ? », s’élancèrent en même temps trente voix hurlantes se recouvrant les unes les autres jusqu’à créer un brouhaha.

Il fallut que le trio s’immobilise, sans un mot, puis attende que le silence s’installe, sourires aux lèvres, pour que la clameur enfin cesse.

Julian alors, s’éclaircissant la voix et fixant avec concentration une et une seule caméra, celle qu’il avait repérée comme celle de la principale chaine d’état, se lança.

« Mesdames et Messieurs je vous remercie de vous être déplacés. Je ne suis pas en mesure, compte-tenu du nombre, de faire de déclaration. Toutefois je vous informe que, ce mercredi, en accord avec notre Gouverneur bien aimé, j’accorderai une interview, une et une seule, à heure de grande écoute, sur TVS666. Un teaser vous sera proposé cet après-midi. Excellente journée à toutes et à tous ».

Puis, maintenu et encadré par ses deux cerbères, il se faufila alors entre les journalistes serrés et parvint à pénétrer la Tour.

« Facile, dit-il en se retournant vers ses deux accompagnateurs.
-       C’est quoi cette histoire d’interview ?, s’étonna Youssef
-       On a décidé de ça au réveil avec Ali. Juste avant de s’envoler il a réservé le créneau.
-       But de la manœuvre ?
-       Répondre à l’hydre rapidement. Et dégoupiller la hyène, qui dans la journée va lâcher ses premiers crachats.
-       Celle-là, faudrait qu’on l’éventre, fit Mustapha en appelant l’ascenseur. La pire garce que j’aie jamais vue de ma vie. Ils lui ont réservée la pire, les siens. Tu te rends compte, contraint à convoler en noces avec cette riche héritière libanaise dès sa majorité. Au début, elle le forçait à lui donner du plaisir chaque soir. Elle savait, pour lui, bien sur. Elle le moquait, elle l’humiliait en public, le traitait de larve, de sous-merde, de pédale. Il lui a fallu trois ans pour apprendre à lui tenir tête.
-       Putain !
-       On a du tous s’y mettre pour la dégoupiller. Un à un on est rentré dans sa couche, un à un on l’a séduite et convaincue de faire de sacrées performances au lit, à plusieurs. Elle ne se méfiait pas, on faisait tout pour la rendre accro. Elle est tellement obsédée, tellement vicieuse, tellement addict, ça a pas été difficile de la faire se déplacer dans un hôtel appartenant à un ami sur, et de placer caméras et micros dans la suite aux plaisirs. On a fait un super film avec ce qu’on a capté, avec un joli montage, des dialogues et des scènes croustillantes, et puis un commentaire en voix off des plus explicites.
-       Et après ?
-       On lui a balancé la sextape direct sur sa messagerie avec obligation de se rendre à un endroit fixé à l’heure dite. La garce a fait au froc, elle s’est déguisée en femme musulmane, un niqab, tu vois le genre. Au rendez-vous, Ali l’attendait. Trois minutes, il n’a pas eu besoin de plus. Elle était définitivement muselée.
-       Pourquoi penses-tu que cet après-midi à l’antenne elle va balancer ?
-       Elle ne balancera rien, crois-moi. Mais va jouer à fond le registre lacrymal. La victimisation. Elle va en faire dix caisses sur le thème Mon mari aime les hommes, ça me va.
-       Qu’est-ce qu’il risque ?
-       Rien bien sur. Rien du tout ! Votre liaison le remet en selle avec génie, des mois qu’il jouait les filles de l’air … On avait besoin sans le savoir, d’une sitcom sirupeuse, la vieille rentre en scène, joue sa partition, tu la suis, tu fais ton numéro, et les gens vont faire la différence. Un peu comme dans les anciennes dynasties chinoises, l’épouse et la concubine. L’opinion tu le sais aime ça, les homos, les gouines, les transgenres, les mutants. Tout ce qui n’est pas dans la norme d’avant a le vent en poupe. On a donc un gouverneur qui est gay, des dix c’est le seul, avantage Néom sur l’échiquier. Là-haut, les chacals apprécieront ce scoop inattendu. Et puis, à te voir face aux micros, j’ai comme l’intuition que tu vas déchirer l’écran !
-       Donc ma vie va changer du tout au tout ?
-       Tu te dédoubles, rien de plus. Joue sur la rareté, comme tu l’as fait il y a cinq minutes. Peu de mots, ton mesuré, regard clair, maitrise absolue de ses nerfs et de ce qui est dit.
-       C’est cette conne de Mother qui va plus se sentir pisser.
-       Ta mère ?, questionna Mustapha.
-       Ouais. Gros avantage pour chopper des mecs.
-       Elle drague ?
-       Elle se paie des sexdolls à tire larigot, et parfois inclut un en chair et en os.
-       Bah, qu’elle s amuse, ta vieille, où est le mal ?
-       Partout ! » répondit Julian en baissant les yeux.

Ils parvinrent devant la porte de l’appartement de Julian, que ce dernier ouvrit.

« Attends. On te précède. Deux heures pas plus pour tout virer. Plus un micro, plus une caméra.
-       Ordre d’Ali ?
-       On peut plus se permettre, gars. Il ne nous l’a pas expressément demandé, mais ça va de soi. On le connaît bien, t’inquiètes, avec lui les consignes sont pas forcément énoncées.
-       Bien. Faites votre travail ».

Il les suivit à l’intérieur et les observa se lancer dans des recherches minutieuses, équipés tous deux d’un boitier.

« C’est quoi ?
-       Un détecteur d’ondes. On ne va quand même pas arracher tapisseries et moquettes et te laisser tout en chantier.
-       Je préfère !
-       Tiens en voilà un. Purée, moins gros qu’une puce. Font de plus en plus fort. Youssef, passe-moi la bouteille de dissolvant.
-       Tiens ».

Julian se dirigea vers la cuisine.

« Une bière les gars ?
-       T’es sacrément matinal dis-donc !
-       Quatorze ans à Berlin, ca déforme.
-       Va pour une mousse !
-       Un café pour moi merci ».

Julian ouvrit le réfrigérateur et attrapa deux bières.

« Sympathiques vos nouveaux compagnons de jeu, Julian. Ça met de l’ambiance.
-       Hey mais vous êtes fou ! Vous allez vous faire repérer.
-       Ils ne peuvent pas m’entendre, Julian. Souvenez-vous de la remarque du gouverneur le jour de votre rencontre. Vous espionnant depuis l’écran de sa chambre, ne vous a t-il pas fait remarquer que vous parliez tout seul ?
-       Mais …
-       Comme une voix dans votre tête, Julian. Je ne risque pas d’être débranché, moi ! »

Et la voix éclata de rire.

« Je vous laisse avec vos nouveaux amis, je ne suis pas du genre à m’imposer et à jouer les perturbateurs. Nous aurons l’occasion de nous parler plus tard. Content en tout cas d’observer ce qui vous arrive. Ca bouge, et dans tous les sens. Bien ! ».

Julian revint au salon et servit à Youssef sa bière.

« Le café dans quelques minutes, le robot prépare ça.
-       T’en as combien de ces saloperies ?
-       Un seul !
-       Faudra l’ausculter et le débrancher de deux ou trois fonctionnalités. De vrais mouchards ces aspirateurs sur pattes.
-       Celui-là ressemble à R2D2, s’esclaffa Julian.
-       En parlant de ça, petit Jedi, t’entends nous faire pioncer où ?
-       A part le salon, je vois pas où !
-       Tu te lèves la nuit pour aller à la cuisine ?
-       ça m arrive, ouais.
-       Alors autant qu’on t’annonce la couleur. Youssef c’est mon sexfriend. Mon sexfriend number one. La nuit, lui et moi on se lâche, tu vois. On est …
-       Très, très gourmands !
-       Et sacrément imaginatifs ! Pas dépravés, crois-moi, mais sacrément cochons !
-       C’est pareil !
-       Pas du tout, rien à voir. On à des corps, on à des désirs, on les vit à fond et sainement. J’en ai parlé à Ali, il est d’accord pour que tu assistes à nos ébats si tu veux.
-       C’est malsain je trouve !
-       Ce qui serait malsain, serait que tu mates par la serrure, ou que tu nous entendes gémir depuis ta chambre, et te refuses à trouver cela excitant. Julian, faut se dire les choses. On est des mecs. Ya fidélité et fidélité. Ali, tu l’aimes et il t’aime. Crois-moi, il te demande pas de faire la sainte nitouche en son absence, et si tu prends ton pied avec nous deux il sera extrêmement content pour toi.
-       Je préfèrerais l’entendre de sa bouche.
-       Tiens, lis ça, fit Mustapha en lui tendant une enveloppe. Tout y est consigné ».

Julian se saisit de l’enveloppe, la déchira, puis lut.

« Bigre.
-       Ça te gène ?
-       Ouais.
-       C’est parce que tout te tombe dessus en même temps. Prends ton temps Julian, t’es ni pressé, ni obligé. Juste en situation de décider pour toi ce qu’il y a de mieux à faire.
-       Entendu.
-       On peut te l’avouer sans en faire une salade. On te trouve assez craquant. Si tu pointes ton nez on t’apprendra des trucs. Et on t’en fera vivre de sacrément bons.
-       T’es un sacré pervers, toi !
-       Juste un mec qui aime les mecs et qui sait que donner du plaisir à un corps sainement, ça procure que du bon. Tu sais, toutes ces saloperies que ces gens si propres sur eux font dans cette Cité de merde … ça c’est super mauvais, ça bousille les gens, ça tue les sentiments, ils n’ont plus d’émotions, plus d’empathie, plus rien. Nous, on a décidé avec et autour d’Ali de faire de nos corps des remparts et des armes. Jusque là, on le visitait chaque soir et on lui donnait du plaisir, à ton homme. Beaucoup de plaisir. Là tu es apparu, on te cède la place, on n’y retournera plus, il t’a, c’est bon pour lui.
-       Mais alors pourquoi moi ?
-       Je t’ai parlé de Jedi !
-       Tu mets ça dans l’apprentissage ?
-       Dans le désenchainement et la libération, oui. Notre corps est une surface couverte de clefs qui ouvrent des paradis, Là ou sont les esprits.
-       Et … Et vous possédez ces clefs ?
-       Nous avons été formés à !
-       Du cul qui conduit à la spiritualité ! J’aurai tout entendu.
-       C’est pas du cul Julian. C’est pas du cul. C’est même le contraire. Mais bon, tout ca à tes yeux c’est encore théorique ! Je t’ai dit rien ne presse, c’est toi qui tiens le guidon.
-       Okay ».

Julian les regarda l’un puis l’autre, debout, le fixant, avec un regard qui en disait long.

Il se sentit frémir. N’osa soutenir leur regard. Baissa les yeux.

Puis les releva et les fixa à nouveau.

Ils le regardaient en souriant.

La joie transpirait de chacun d’eux.


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