dimanche 2 février 2020

NEOM - chapitre 31



Ils se retrouvèrent cote à cote sur les berges du fleuve, accompagnés à distance par une petite escadrille dévouée au gouverneur, parmi lesquels Julian fut surpris de constater une diversité ethnique réelle.

« Qui sont ces hommes pour toi ?
-       Des compagnons de route de longtemps. Des amis, pour certains d’anciens amants. Tous autrefois persécutés pour leurs penchants aujourd’hui autorisés voire promus.
-       Que penses-tu de cette promotion ?
-       Je pense que ceci n’est pas bon. Il est bon d’accepter sa nature, je serais bien idiot de te dire le contraire. Mais promouvoir à des enfants bien trop tôt cela, cela m’apparaît malsain. Laissons-les plutôt se découvrir eux-mêmes, et acceptons ensuite le résultat.
-       Cela me paraît équilibré.
-       Regarde ces eaux mon beau. On l’appelait à l’époque la mer des Joncs. C’est par cette route que passa le peuple, dit le texte. Je ne sais si cette histoire est véridique, des découvertes archéologiques ont été effectuées, que j’ai consultées. Mais je sais combien on peut falsifier notre passé en inventant de toute pièce des sites et des preuves. Regarde ce qu’Ari a réussi lors de son avènement. Tout effacer, tout reprendre à zéro. Sur tous les plans.
-       C’est difficile, se faire une certitude …
-       C’est à proscrire les certitudes. Je suis élève de Socrate, sais-tu, je doute de tout et n’en finis pas en secret de questionner le réel. Plus j’en sais et moins j’en sais. Voilà comment rester jeune, curieux et léger.
-       Le contraire des disciplines que j’ai toujours exercées.
-       Dans lesquelles tu te retrouves ?
-       Disons que je les exerce et que cela me procure du plaisir.
-       Un plaisir passager ?
-       Oui
-       Donc non durable. Le contraire de la création.
-       Sans doute ».

Ali posa sa main sur l’épaule de Julian et lui adressa un clin d’œil.

« Dis-moi, me vois-tu comme un père ou quelque chose d’approchant ?
-       Absolument pas, et c’est une première. Je te vois plutôt comme un ainé, un peu plus âgé, et bien plus savant.
-       Comme un professeur ?
-       Disons plutôt un conteur. Un conteur complice !
-       Ca me va ! Comment la comprends-tu, toi, cette histoire de traversée des eaux ?
-       Je ne sais pas. Ils allaient vers la terre promise, pas vrai ?
-       Oui. Laquelle est sans doute dans les hautes fréquences. Pas sur Terre, en somme.
-       Ah …
-       Ca peut être une métaphore. Ca peut se comprendre ainsi.
-       Ah … Mais auquel cas elle n’est pas de ce monde ?
-       Elle peut être et de ce monde et aux cieux. De bas en haut, toutes les dimensions incluses donc.
-       C’est plutôt beau, comme image. Et pourquoi ce peuple-ci et pas un autre ?
-       Il en fallait un. Il était mis en esclavage.
-       On pourrait donc l’adapter à nous, de nos jours …
-       Exactement. Donc il s’agit d’une libération. D’une libération spirituelle avec l’idée d’un effort et d’une traversée du désert. Ce qui signifie abandonner toute liberté individuelle. En somme …
-       L’inverse de ce que nous connaissons. Nous on nous fait la promesse inverse.
-       Et le traitement est tout aussi dur, voire pire. Car l’âme au bout, c’est fichu !
-       Comment se fait-il que tu t’intéresses autant à ça ?
-       Pas spécifiquement au peuple d’Israël. A tous les peuples, à leurs histoires, leurs religions, leurs schismes. Il y a un parallèle avec ma problématique personnelle. Sortir de l’enchainement. M’accepter et me faire accepter.
-       Je comprends mieux.
-       Quand tu veux étouffer un enfant, il se réfugie dans une bulle et crée secrètement son propre univers. Le passé et la  théologie furent donc un des miens, et cela très jeune.
-       J’ai l’impression d’avoir passé toute ma vie jusqu’à tout récemment à dire oui. Sans rien désirer. Sans rien créer. Sans rien apprendre
-       Sans rien ressentir ?
-       Aussi !
-       Rattrapons-nous ! ».

Ali l’entraina tout près du fleuve. Il ôta ses chausses et entra le premier dans les eaux.

« Rejoins-moi si tu veux ! L’invita t-il sans se retourner.

Il entra habillé dans le fleuve et commença à nager. Puis fut rejoint par Julian.

« L’eau. La purification. Tu vois ?
-       Je sens
-       Bien ! Bien, Julian.
-       J’aime.
-       Quoi ?
-       Quand tu m’appelles par mon prénom !
-       Tu es le seul à m’appeler Ali !
-       Et j’entends le rester !
-       Promis ?
-       Promis !
-       Es-tu bien ?
-       Bonheur que d’avoir quitté Néom pour quelques heures.
-       Mes hommes nous ont préparé une tente pour y manger ce soir, puis y dormir.
-       Génial ça ! Comme dans Lawrence d’Arabie !
-       Oups !
-       Oups ?
-       Tu viens de citer un drôle de gars. Dont l’histoire est sacrément liée au destin des miens.
-       Tu me raconteras ?
-       Tu me paies combien ?
-       Salaud !
-       Oui mais …
-       BEAU salaud !
-       Je préfère ! ».

Tous deux revinrent sur la rive, et Ali commença à se dénuder.

« Devant tes hommes ?
-       Bah, ils connaissent. Et puis ils se rinceront l’œil. Fais-en de même. Allez, fit Ali en se précipitant soudain sur lui pour le dévêtir en riant, ôte-moi tout ça ou j’ordonne à ma troupe une mise à l’air forcée.
-       Yallah Yallah », riait Julian, en se défendant à peine.

A quelques mètres d’eux, les hommes les observaient, sourires aux lèvres. Comme si le temps, soudain, s’était suspendu. Et que tous avaient replongé en enfance.



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