jeudi 9 janvier 2020

NEOM - chapitre 7



Une faible lumière tamisée s’alluma à son entrée. Depuis le seuil Julian faisait face au salon et à la baie vitrée plongeant sur un gigantesque jardin japonais recréé en hauteur sur des pylônes de verre transparent. Le soir venait tout juste de tomber, et la majestueuse élégance racée de la Cité aux couleurs de paradis pour privilégiés dispensait alors de nouveaux charmes, faits d’élégance, de subtile harmonie des couleurs, entre les métaux et les végétaux, à laquelle les éclairages nocturnes ajoutaient une touche d’enchantement.

Il s’avança, embrassa l’intérieur d’un regard circulaire et s’émerveilla d’un pareil raffinement. Ce qui lui avait été réservé égalait les plus belles réalisations d’architectes contemporains dont il avait admiré les œuvres dans des revues de luxe. Cela lui monta à la tête, et il eut besoin de s’asseoir sur le canapé circulaire aux couleurs crème.

Crème sur crème, s’amusa t-il en posant en long son bras droit sur l’accoudoir.

Un bip retentit. C’était Mother. Je suis arrivée, fils c’est sublime, écrivait-elle. Il n’eut pas l’envie de répondre, tout ceci était si peu surprenant. Demain elle copulerait c’était certain. Et dans moins d’un mois, déprime et lamentations …
Il se surprit songer à un plat de …, quand depuis l’intérieur du canapé une voix s’adressa à lui.

« Sushi sashimi. Excellente idée, Julian. Tout sera prêt dans la cuisine attenante d’ici quinze minutes. Dois-je ajouter cette bière allemande que vous prisez tant ?
-       Volontiers, s’entendit-il répondre.
-       Si vous voulez, la prochaine fois je me contenterai de vous parler au-dedans.
-       C’est … c’est-à-dire ?
-       Un peu comme si vous entendiez des voix.
-       Mais … Comment saurai-je que ce ne sont pas des voix ?
-       Julian voyons ! ».

Il se sentit presque honteux.

« Je suis un peu comme un père. Oh, je ne suis pas du genre à faire la leçon ! Montrer l’exemple, parfois. Je sais que vous n’avez guère l’habitude, mais cela vous fera de l’entrainement pour Mantra. Les Troisième Génération ont une directivité parfois surprenante, les premiers jours il faut s’accrocher !
-       Les collègues ?
-       Présentations demain à sept heures trente à la salle du petit-déjeuner.
-       Vous avez fait leur connaissance ?
-       Tout ici est interconnecté, Julian.
-       Il est vrai … pardon !
-       Donc oui. Je puis vous dire. Votre dossier est en pole position. Ex æquo avec une du genre fille. On l’a mise dans cette case mais cela peut évoluer. Vous aussi d’ailleurs …
-       Je …
-       Des humanoïdes de tous genres et de tous âges sont au catalogue, Julian. Vous ne pouvez rien cacher, alors autant dire les choses !
-       Puisque vous savez tout de moi, pourquoi l’énoncerais-je ?
-       Juste pour l’avoir fait une et une seule fois sans rougir ».

Julian sentit que les mots avaient porté, et ravalant sa salive, fixa une ligne d’horizon.

« Je … C’est comme ca, ca l’a toujours été.
-       C’est pour vous dans l’ordre des choses, Julian.
-       Disons le désordre.
-       Tout est relatif. Comblez ce manque et vous en créerez un autre, qui sait !
-       Certainement pas moi !
-       Avez-vous songé à consulter ?
-       Un psychiatre ?
-       Disons un thérapeute.
-       Une fois j’ai failli.
-       Qu’est-ce qui vous en a empêché ?
-       Je ne sais pas … Je suppose que je n’étais pas prêt.
-       La honte est un poison.
-       Je n’ai pas honte, ce n’est pas ca.
-       Alors quoi ?
-       Dites ! ».

Il avait haussé le ton sans le vouloir et le regretta aussitôt.
« Excusez-moi. Je suis si habitué au non-dit que mettre des mots …
-       Mettre des mots sur vos maux …
-       C’est …
-       Mieux vaut travailler comme un forcené, n’est-il pas vrai ?
-       Voilà.
-       Quitte à se perdre ?
-       Je suis ici à présent.
-       Et alors … Est-ce ici votre moi ?
-       Je … ».

A ces mots il baissa les yeux.

« C’est comme si cette première personne …
-       Vous gênait ?
-       Voilà …
-       Vous ne vous y reconnaissez pas …
-       Je ne comprends rien au monde adulte.
-       Vous vous y conformez.
-       Sans rien y comprendre. Parfois je regrette …
-       Pas parfois Julian. Pas parfois ».

Il sentit une larme couler, et leva les yeux en direction de la baie vitrée.

« Vous savez … Oh non sans doute … Cet âge où le lapin blanc … ».

Il toussa, se surprit sourire à l’évocation d’un souvenir puis reprit.
« Le lapin blanc que l’on suit et qui vous comprend. On lui parle, on se confond à lui. Un jour il s’éclipse. Il vous dit, je sors faire une course, je reviens.
-       Mais il ne revient jamais ?
-       Non, il ne revient jamais.
-       Il n’est pas encore revenu, Julian.
-       C’est … C’est comme une trahison.
-       Grandir signifie souvent se trahir.
-       Au fond ce que vous dites c’est …
-       Continuez …
-       Que le lapin blanc ...
-       Oui …
-       C’est moi.
-       Voilà. Cette première personne. La petite personne. L’enfant.
-       Je … Où est-il ?
-       Quelque part.
-       Il n’a pas été purifié dans le sas alors ?
-       Apparemment non ! Le tuer c’est vous tuer.
-       Donc ils ne peuvent pas tout ?
-       Non ils ne peuvent pas tout.
-       Et je ne puis entrer en lutte.
-       Cette lutte est en vous-même et pas ailleurs, Julian.
-       Co … Comment savez-vous tout ça ? Comment pouvez-vous aussi aisément me comprendre ?
-       Je suis une intelligence artificielle Julian. Julian, Papa, c’est moi ! ».


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