vendredi 31 janvier 2020

NEOM - chapitre 29



Il fut accueilli par un escadron de Première Génération auxquels s’étaient mêlés quatre soldats souadistes. Tous habillés de façon traditionnelle.

Tous l’escortèrent sans prononcer un seul mot dans les dédales des salles immenses d’un Palais faisant penser comme aucun autre à celui des Mille-et-une-nuits.

Ils s’engagèrent tous dans un immense ascenseur transparent et gravirent les étages, mâchoires serrées. Se penchant légèrement, Julian pouvait voir telles des abeilles des centaines d’employés s’activer tout-en-bas à chacun des étages franchis.

Ils parvinrent à l’étage le plus haut. Seuls deux des quatre souadistes sortirent de l’ascenseur, invitant le visiteur à les suivre.

« Les appartements privés …, murmura l’un d’eux. Montrez votre identifiant, nous ne sommes point autorisés à aller plus loin ».

Julian leva sa main gauche, plaça l’angle entre le pouce et l’index contre le boitier numérique, et vit la double porte de verre s’ouvrir sur un luxueux et immense salon. Où l’or et les joyaux étincelaient de partout.

Il s’avança, intimidé. Pas un son, rien. Ses talons résonnaient sur la dalle en marbre, il fit quelques pas.

Et ne surprit pas l’occupant des lieux, se faufilant sur la pointe des pieds, le surprendre par derrière.

« Surprise ! ».

Julian se retourna en un bond et découvrit le Gouverneur face à lui, nu comme un ver.

« Excusez la tenue, lâcha t-il. Je vous attendais un peu plus tard. Suivez-moi ! ».

Julian détailla la silhouette du géant de plus de deux mètres qui le conduisait dans la pièce attenante, où avait été dressée une table. Il était athlétique, extrêmement masculin, et félin.

« Je vis seul en ce Palais. Mon épouse est trois étages plus bas. Que je retrouve … Ah la voilà, dit-il en attrapant une djellaba dans une penderie. Bon, vous avez eu le privilège de voir que parfois le roi en son palais est nu. Vous savez, l’exercice du pouvoir, fut-ce celui d’un simple fondé de pouvoir, en un mot un exécutant enchainé, est un exercice solitaire. Hautement ennuyeux de nos jours. Autrefois, sous le règne de mon père puis de mon frère, nous étions – ils étaient, car j’en étais le plus souvent exclu – plusieurs. Mon père se devait de rendre des comptes à plus d’un millier de princes, de ruser pour obtenir quelques avantages ou faire passer ses réformes. On appelait cela de la politique. Tout ceci n’existe plus.
-       Qui donc décide ?
-       C’est ailleurs mon cher ami. Sur une autre galaxie ».

Et enfilant enfin sa tenue il éclata d’un rire contagieux, qui gagna son jeune invité.

« En d’autres termes je ne suis qu’un pantin. Je joue un rôle, je fais l’important mais ne suis rien. Un reflet, une image, un dirigeant émasculé. Et un homme seul. Très seul ».

Julian observa le gouverneur. Son regard semblait le dévisager, l’ausculter.

« Avez-vous du temps ?
-       La journée. Offerte par Mantra.
-       Je vous en offre une seconde. Pourvu que vous acceptiez de rester à mes cotés.
-       Vous êtes mon gouverneur, je ne puis donc rien vous refuser.
-       Refusez si vous voulez. Mais désirez si vous pouvez. Suis-je clair ? »

Julian surprit un clin d’œil, timidement baissa les yeux puis, relevant le nez, à son tour lui en adressa un.
« Bien ! Sourit le gouverneur en posant sa main sur l’épaule de son invité. Bon, on déjeune alors ?
-       Euh …
-       Ça veut dire … ?
-       Oui, on déjeune ».

Il le précéda en s’asseyant, lui fit signe de prendre place face-à-lui et sonna.

Un jeune éphèbe entra, tenant un plat.
Il était nu sous la taille.

« Un caprice, sourit le gouverneur. Rassurez-vous, je n’ai rien d’un prélat obsédé par la chose. C’est simplement divertissant. Vous remarquerez qu’ils ne me fournissent guère que de minets, autant dire de la viande de troisième catégorie. Mais venons-en à un sujet qui je vous l’avoue m’intrigue vous concernant. Vous …
Vous n’avez pas, vous n’avez plus peur !
C’est fascinant, ca. Absolument fascinant. Je suis, autant abattre son jeu, au courant de tout vous concernant. J’ai même une caméra branchée sur votre intérieur, et un écran dans ma chambre à coucher. Amusant que de vous surprendre parler seul dans le vide chaque soir. En même temps ce que vous dites et semblez vivre avec cet ami imaginaire est fort singulier. Vos seules répliques permettent de comprendre combien votre élévation est aussi rapide que bouleversante. Des hautes, très hautes fréquences. Là ou je ne pourrai jamais aller.
-       Vous parlez de … ?
-       De ce pouvoir qui est le votre, et qui rompt l’enchainement. Je ne suis de fait plus votre suzerain ou votre supérieur. Vous avez su vous détacher de cela que moi-même je ne puis défaire. La pesanteur ! Vous savez, une philosophe de très grand talent, juive de sang, Simone Weil, avait publié ce court opuscule, La pesanteur et la grâce, que je connais presque par cœur. Vous êtes sur le chemin de la grâce, tandis que je pataugerai jusqu'au bout dans ma propre pesanteur. Au fond, j’ai beau être couvert d’or, je suis quoi, si ce n’est un bédouin inculte et blasphémateur. Eh oui, c’est ainsi que ma famille est considérée, et ceci est hélas fort exact. Nous sommes des sauvages, nous ne devons notre place qu’aux faveurs des britanniques, nous nous sommes vendus pour de l’or noir et avons pataugé dans la fange et dans le lucre. Je suis, quant à moi, le dernier de la lignée. Et je ne dois cette place qu’à mon silence sur les conditions de l’assassinat de mon frère ainé. Et à mon entière soumission à toutes leurs requêtes ».

Avalant lentement son assiette, Julian ne parvenait pas à quitter des yeux le souverain qui lui faisait face. A ses malices des premiers instants avait succédé une gravité, qui donnait à ses traits une certaine forme de beauté, à laquelle il se surprit être sensible.

« L’histoire donne à certains, ce qui s’appelle, une apparence de pouvoir terrestre, qui se paie cher. Ma famille a du sang sur les mains, c’est indéniable, et je ne puis me défausser. Je suis pris par cet enchainement. Ils m’ont contraint à assister à leurs cérémonies, je n’ai pas eu le cran de refuser. J’ai donc vu, et j’ai donc fait. Je me suis donné à moi-même l’envie de vomir. Mais c’est ainsi. Face à mon destin j’ai fait un peu comme vous, mais superficiellement. J’ai choisi, j’ai agi, j’ai prié pour ces petits corps violés puis sacrifiés. Tout en commettant l’acte et en sachant mon âme perdue à jamais. J’ai donc fait comme vous, et en même temps le contraire. Car même si mes prières furent sincères je n’ai jamais posé le moindre acte de rébellion, Dans ma tête je suis donc enchainé, comme possédé. Je ne m’appartiens pas, je suis le jouet de puissances occultes. Comme tous mes sujets ! A l’exception de vous ».

Julian le surprit lui sourire timidement.

« Ce qui crée … ».

Il laissa la phrase en l’air.

« Vous voyez … ?
-       Non.
-       Je pense que si. Vous n’osez pas, nous venons à peine de faire connaissance. Mais votre regard … ».

A ces mots Julian se sentit soudain extrêmement ému.

« Vous savez, quand vous êtes en dessous, je veux dire sous le dôme, dans le système, dans le troupeau … Ils vous … Ah ils ont bien des techniques, et ce dès le plus jeune âge ! Histoire, distractions, école, télévision, technologies à présent. Bref, c’est comme un micro-onde, c’est recouvert de métaux invisibles, et eux envoient des ondes, des ondes électromagnétiques. Ils vous conditionnent, vous font avoir les réactions et les pensées qu’ils veulent. Un peu comme des souris dans une cage, à qui on donne des graines, et puis à qui on envoie ensuite un coup de projecteur violent, puis une électrode. Avant d’offrir une carotte. Le tout anarchiquement. Ça créée des êtres qui vivent dans la peur en se croyant libres. Quand eux, là-haut, ils vous disent blanc, comprenez noir. Ca marche ainsi ».

Il avala la dernière bouchée et couva Julian d’un regard doux.

« A leur 5G, à leur 5ème génération, vous opposez … une cinquième dimension. Là, nous ne pouvons, ils ne peuvent vous atteindre. C’est spirituel cette affaire, comprenez, Julian ! Ce n’est pas un combat pour le pouvoir ou pour l’argent, ca va bien au-delà. Ces choses n’ont pas plus le choix que moi. Elles aussi sont enchainées ! ».

Il essuya sa bouche.

« Vous avez encore faim ?
-       Pas vraiment.
-       Venez alors ! ».

Il se leva avec grâce et majesté, et prit la direction d’une immense baie vitrée.

« Savez-vous ce que signifie cette Cité de Néom, Julian ?
-       Je ne saurais répondre.
-       A moi de te l’apprendre, alors ».

Le gouverneur alors enlaça délicatement son protégé, se posta dans son dos et de la main levée lui indiqua un point à l’horizon.

« Regarde Julian, tu vois cette immense statue au loin ?
-       Oui !
-       Distingues-tu bien ?
-       Non.
-       Il s’agit d’un veau. D’un veau d’or, Julian. Placé exactement là où le premier fut par la parole de Moise détruit. Comprends-tu donc le sens funeste de cette Cité de malheur ? ».

Il se serra contre lui et lui murmura à l’oreille.

« Ils ont utilisé ma famille, ces débauchés, pour le reconstruire au même endroit. Ils nous ont ensuite lancé contre l’Iran. Nos armées ont été décimées, mon peuple fut mis à sang. Ils ont fait main basse sur une parcelle de mon pays, l’ont volé et m’ont enfermé ici avec un titre sans contenu. Ils ont fait assassiner toute ma famille. Et ont recrée le veau d’or. Qui périra à nouveau. Lorsque réapparaitra … ».

Julian frémit et pour la première fois s’abandonna à l’étreinte. C’était, aussi inattendu que cela puisse paraître, un élan d’amour que lui offrait l’homme à la couronne d’or qui le tenait de dos contre son corps. Auquel il s’abandonna de seconde en seconde.

« Néom est la traduction de ce que Satan demanda à Dieu lors de la Genèse. Donne-moi du temps, lui demanda t-il alors, tandis que Père vantait sa plus belle Création Divine. Néom ça signifie ça. Un délai. Un délai pour corrompre tous les hommes. Et voilà, nous y sommes, et nous surplombons ce désastre. Crois-tu que je sois en train de te corrompre, Julian ?
-       Non je ne le crois pas, répondit Julian en fermant les yeux.
-       Que pouvons-nous faire, dis-moi, pour entrer en lutte contre pareille infamie ? Le sais-tu, toi ? ».

Julian inspira, rouvrit les yeux, puis, se dégageant de l’étreinte, fit face à l’homme et posa ses deux mains sur ses deux épaules.

« La seule chose que Père nous ait donné qui puisse rompre le fil du malheur.
-       Quoi donc ?
-       L’amour », murmura t-il en déposant un baiser sur ses lèvres.



1 commentaire:

  1. Bonjour Christophe, je constate que votre inspiration est revenue, vous avez une belle plume et vos textes sont bien écrits! Peut-etre qu'un jour votre roman "Néom" pourrait devenir un film, ce serait formidable pour vous. Bises et mes plus douces caresses à la jolie Light, votre petite mascotte. Si vous avez du soleil là ou vous trouvez, pourriez vous en envoyé un peu dans les hauts-de-france, Merciiii!

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