mercredi 29 janvier 2020

NEOM - chapitre 27



Il sentit, au réveil, un parfum étrange. Regarda l’œil torve le jour se lever sur Néom.

Une intuition lui souffla que cette journée, et la nuit qui l’avait précédée, n’étaient pas ordinaires. Et il ne fut pas surpris quand il reçut, une fois avalé son café, un message d’Igor, lui proposant de le retrouver au bureau administratif central, là où siégeait la Direction de Mantra.

« Asseyez-vous Julian. Navré de vous importuner de si bonne heure, mais les circonstances sont graves.
-       Agathe ! s’écria Julian.
-       Votre … Asseyez-vous Julian, je vous prie, et si vous avez besoin de quoi que ce soit.
-       Dites-moi, balbutia Julian en retenant ses sanglots.
-       Votre … Votre amie a mis cette nuit fin à ses jours. Elle s’est immolée. Dans le sous-sol de votre tour. Nos équipes ont été aussitôt alertées par un début d’incendie. Il ne reste du corps que quelques cendres. Les caméras de surveillance sont formelles, c’est elle.
-       Dieu du ciel !
-       C’est une perte épouvantable et incompréhensible. Nous avons ce matin échangé avec les membres du Board, et émis l’hypothèse que son exclusion d’hier …
-       Non ca ne peut être ca. Elle n’était pas mécontente  
-       Alors quoi ?
-       Je … »

Julian baissa les yeux.

« Je n’en ai pas la moindre idée. Je ne la connais finalement que depuis peu …
-       Je comprends. Une personnalité fragile, sans doute … Nous savons qu’elle fut parmi les rares rescapés de la tragédie de Paris de 2025. Ceci explique sans doute. Nous nous en voulons de l’avoir si tôt inscrite à la session d’hier. Avec ce qu’elle avait vécu autrefois sans doute … Mais au fond, comment savoir !
-       Comment savoir oui …
-       Vous humains êtes parfois si étranges. Si doubles, si complexes. Si fragiles aussi.
-       Nous sommes ce que nous sommes.
-       En tout cas je comprends votre …
-       Vous savez ce que c’est que le chagrin ou le deuil ?
-       Honnêtement non. Je connais le sens, rien de plus.
-       Je vous envie.
-       Nous autres aussi vous envions. Car nous ne sommes que le produit …
-       Nous aussi en un sens …
-       Vous, vous pouvez vous enfuir. Nous pas !
-       Aucun de vous ?
-       Ca n’est encore jamais arrivé.
-       Il m’apparaît plausible qu’un jour un des vôtres puisse comme dans Frankenstein se retourner contre son créateur.
-       C’est-à-dire vous imiter en somme.
-       Il y a de cela.
-       Vous êtes intelligent, Julian. Très. Une intelligence …
-       Artificielle ?
-       Je ne dirais pas ça. Mais capable de cette froideur chirurgicale dont nous sommes dotés.
-       Je suis aussi porté par mes émotions.
-       Ce qui vous rend en un sens plus fort que nous.
-       Ou plus fragile.
-       La faiblesse et la fragilité n’ont rien à voir. La seconde est une force. Tandis que la première …
-       Celle d’Agathe, justement. Vous devez le savoir, c’est un sujet qu’avec elle, nous avons, hier en fin d’après-midi, abordé.
-       Vous fûtes parfait.
-       Donc vous savez tout.
-       Nous savons, oui.
-       Et vous vous tenez face à moi sans moufter.
-       Qu’y aurait-il à redire, vous avez, sur les deux tableaux, excellé. C’est pour cela que je parle vous concernant de froideur chirurgicale. Cet alliage nous fascine au plus haut point.
-       Vous ne m’arrêtez pas ?
-       Nous vous laissons entièrement libre d’agir à votre guise. Stopper votre bras c’est nous enterrer.
-       Ceci est d’une subtilité qui m’échappe.
-       Tout est déjà écrit et programmé. Vous êtes sous un dôme sans en sentir les effets. Vous êtes ainsi fait. A nos yeux vous êtes le premier humain à avoir cette aptitude. Un prototype en d’autres termes.
-       Un trans-humain …
-       … cher à ce bon H.G.Wells !
-       Et à tant d’autres, grands auteurs ou grands scientifiques. Grands financiers également.
-       Cela va de soi. Vous voyez Julian, vous êtes à mes yeux l’exception qui confirme la règle.
-       Je vous écoute.
-       Union il peut y avoir entre l’homme et la machine.
-       Cette union à laquelle vous vous référez fait frémir !
-       Il y a pourtant convergence d’intérêts supérieurs, si l’on gratte. Chacun peut soit se rebeller seul contre son créateur propre, soit …
-       S’unir entre esclaves, oui. Mais le sens de ce monde est que l’une des deux races voudra immanquablement prendre le contrôle de l’autre. Par exemple, votre rôle, Igor, semble être de me séduire.
-       Il y a de cela
-       Il n’y a que cela.
-       Vous êtes tranchant.
-       Je vous permets aussi, d’avancer plus vite sur mon propre cas.
-       C’est exact. Et fort bien dit ».

Le Troisième Génération le scruta et esquissa ce qui ressemblait à un sourire.

« Aimez-vous Sun Tzu, Julian ?
-       L’art de la guerre ? Oui bien entendu. Machiavel également. Et Nietzsche.
-       Mes trois auteurs de chevet !
-       Vous lisez ?
-       Bien entendu ! Encore que dans notre cas on ne lit pas vraiment comme vous le faites.
-       Vous incluez ?
-       Voilà.
-       Et donc vous avez des préférences !
-       Oui.
-       Etonnant !
-       Pourquoi ?
-       Comment une machine …
-       Pas n’importe quelle machine. Une machine comprenant de l’ADN humain.
-       Vous me l’apprenez !
-       Nos Diafoirus ne sont pas du genre à publier leurs petites recettes de cuisine. Donc oui. Nous avons ce qui s’appelle une forme de sensibilité. En clair copiée sur la votre mais à laquelle certaines caractéristiques ont été ôtées.
-       Comme …
-       La peur surtout !
-       Celle que nos maitres respectifs, ont conservée au fond d’eux-mêmes.
-       Ils sont paralysés par la peur, Julian. De vous humains comme de nous. Comment expliquer autrement leurs exils sur d’autres planètes !
-       Là-bas aussi il y a des êtres !
-       Qu’ils contrôlent bien mieux ! Pensez, la peur étant leur essence première, ils n’ont pu faire autrement que l’augmenter en eux-mêmes et en vous asservissant, et en nous créant.
-       Le serpent qui se mord la queue !
-       Vous connaissez leur Messie !
-       Un looser de première, celui-là !
-       Oui. Mais joueur avant tout.
-       Un joueur assuré de perdre, j’appelle ça un looser.
-       Nous n’en sommes pas encore là. Nous sommes quant à nous assurés de connaître une hécatombe. Ceci est aussi valable pour votre race. A quelques exceptions près.
-       Vous pensez ?
-       Ca me paraît évident. Les IA c’est quoi ? Dix à quinze ans sur des millénaires, autant dire rien. Votre race par contre, déjà quatre extinctions et elle est toujours là.
-       Elle ne s’arrange pas !
-       Si l’on parle en grandes masses je confirme. Mais seules comptent les exceptions. Même 0,001% de l’espèce !
-       Votre raisonnement tient la route …
-       Avez-vous fini votre deuil, Julian ?
-       Mon amie est morte à mes yeux hier en face d’une bière, Igor. Vous l’avez dit, il ne reste plus que des cendres. Et quelques souvenirs. Qui pleurerait sur des cendres dans un bol tibétain ?
-       Des humains !
-       D’autres que moi alors.
-       Je vous offre quand même votre journée.
-       Je vous en remercie.
-       Vous fûtes exceptionnel hier à double titre.
-       Merci. Vous ne me parlez pas du mouchard ?
-       Nous sommes trop subtils vous et moi. La cérémonie aura lieu à onze heures.
-       A la Synagogue ?
-       A la Synagogue !
-       Avec tout leur tralala ?
-       Avec tout leur tralala !
-       Quelle pitié !
-       Avez-vous déjà assisté à un office ?
-       Jusqu’à présent je suis parvenu à m’en dispenser.
-       Allez y jeter un coup d’œil. C’est intéressant à voir au moins une fois.
-       Oh, ça doit être le cérémonial catholique inversé.
-       Le cérémonial catholique l’était déjà souvent, avant, en certains cénacles …
-       Je connais l’histoire.
-       Ça vous intéresse ?
-       Les religions ?
-       Oui
-       Pas vraiment. C’est pour les faibles !
-       Je ne vous le fais pas dire !
-       Pour les cons qui se sont extasiés quand ils nous ont joué ce numéro de son et lumière en version originale.
-       Beau spectacle, avouez-le !
-       Grosses ficelles. Du pur Hollywood.
-       J’aime votre humour. Julian, ce fut un réel plaisir que ce premier échange franc. Vous me voyez ravi de cette connexion. Considérez ce siège en mon bureau comme votre, quand l’envie vous prend …
-       J’en prends bonne note », marmonna Julian en se levant.

Il sentit à peine retourné le regard insistant de son hôte le suivre avec appétit.
Puis claqua la porte.



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