dimanche 26 janvier 2020

NEOM - chapitre 24



A compter du lundi suivant, on vint les chercher tous deux et on les conduisit dans une salle immense, en présence de dix autres, dont quelques uns de celles et ceux qui avaient été sélectionnés pour la première opération spéciale.

« Bienvenue à vous tous, commença Igor. Neuf d’entre vous étaient de la première équipe, trois nouveaux nous ont rejoints. Trois éliminés car il était strictement interdit de s’assoupir. Les trois ont été réaffectés à leurs sections, ils ne pourront plus à l’avenir être distingués. Tous nos applaudissements, avant que de vous présenter votre mission, à Julian D., lequel a remporté la première manche. Julian mon garçon, Mantra te félicite ».

Tous applaudirent poliment puis s’immobilisèrent.

« Cette mission est délicate mais simple. Elle part d’un constat, le risque d’extinction de notre belle nature. Bien que décimée par les années précédentes, l’humanité demeure en trop grand nombre, et risque par ses inconséquences de tuer notre éco- système. Nous avons fait les calculs, nous sommes actuellement un milliard sur cette Terre. En trois ans il incombe de diviser ce chiffre par deux. Les actes barbares dans les ghettos urbains parviennent à eux seuls à éliminer près de cent mille êtres par an, les virus et la malnutrition trois fois plus. Restent cent mille, à répartir sur trois ans. L’effort a démarré depuis trois mois, trois mille individus nous ont quittés. A vous de poursuivre ».

Les présents se regardèrent les uns les autres à l’issue de l’allocution. La plupart semblait n’avoir pas perçu le sens de ce qui avait été clairement énoncé, et cherchait chez autrui une aide. Julian perçut aussitôt que pas un ne se rebellerait.

« Des questions ?
-       Qui est le donneur d’ordre ?, osa Agathe
-       Vous savez comment fonctionne ce monde ?
-       Une pyramide.
-       Voilà.
-       Donc le sommet.
-       Autre question ?
-       Combien chacun ?, demanda Julian.
-       Pas de chiffre, mais un concours. Que le meilleur gagne ! Un million à la clef !
-       Un million ! répétèrent quelques voix.
-       Voici vos terminaux, coupa Igor en faisant entrer quelques Première Génération munis des outils de travail de chacun. Arrêt des opérations dans huit heures très exactement. Un sandwich et une collation vous seront servis à midi précises ».

Julian ouvrit le clapet et entra son identifiant.
Il leva les yeux timidement vers Igor et ajouta le code transmis composé de huit chiffres.
L’instruction apparut, il appuya sur OK puis entra dans l’arborescence.

Il suait à grosses gouttes.

« Vous avez trop chaud Julian ?, questionna Igor. Venez-vous installer ici, près de l’air conditionné.
-       Merci.
-       Tout va bien Julian ?
-       Tout va au mieux Igor, cet exercice est …
-       Oui ?
-       Passionnant !
-       Juste un job !
-       Il est vrai.
-       Vous y mettez de la passion, Julian. Méfiez-vous de vos émotions.
-       C’était juste une expression pour dire que j’aime particulièrement cette mission, Igor.
-       Aimer ou ne pas aimer – ceci est un poison Julian. Gardez cela pour le dehors.
-       Je m’en souviendrai, Igor ».

La caméra zooma sur une ville sous la pluie, ou grouillaient dans les rues des hordes de pouilleux. Julian reconnut à leurs visages des asiatiques. Laos, Cambodge sans doute. Indonésie peut-être … Les rues étaient emplies de boue, certains vieillards tombaient, se relevaient avec peine. On voyait leurs dents manquantes, on reconnaissait dans leurs regards le manque, la faim, la soif. La peur aussi.
Une arborescence d’icones apparut en haut d’écran. Julian approcha le curseur et frôla la première.
Poison. Puis Attaque Cardiaque, Piqure mortelle, Morsure de cobra, Hydrocution. Et ainsi de suite.
Les modes opératoires.
Il regarda l’écran et zooma. Isola près de vingt individus.
Il fallait commencer. Accepter de le faire. Le faire en priant, armé de la meilleure intention qui soit.
Pense à leurs souffrances, songea t-il. Abrège-les. Envoie-les un à un au ciel.
Il arrêta son attention sur une femme sans âge.
Rien que la peau sur les os.
Cliqua sur Attaque Cardiaque.
Et la vit tomber.
Repose en paix, récita t-il en observant à peine les autres se jeter sur elle à la recherche de quelque bien de valeur.
Que reste t-il d’humain en ce bas-monde ?, songea t-il.
Il se satisfit à l’idée que les autres, ceux qui demeuraient cachés, puissent eux aussi voir cela – sans doute – et surtout faire ce qu’ils avaient à faire.
Je fais de mon mieux, se dit-il à lui-même.
A quelques mètres de lui, il regardait ses collègues cliquer froidement, comme dans un jeu vidéo ils donnaient leur congé à une figurine et souriaient de voir le compteur de points s’envoler.
Ne cherche pas la compétition cette fois, pas plus que la précédente. Fais ce que tu dois faire, la moyenne, pas davantage.

Il isola un second être.
Un enfant seul qui hurlait, et que les adultes ignoraient.
Il vit un homme le pousser du pied dans la boue.
Il approcha le curseur, retint ses larmes.
Poison.
Il regarda l’enfant, zooma sur son regard apeuré.
Je te libère et je me sauve.
Sois en paix.
Et il appuya.

Passa immédiatement au suivant.
Ne voulut point d’attarder.
Trop – c’est trop lourd !
Alors …
Alors il choisit un vieillard.
Qu’une bande de voyous cognait.
Hydrocution.
Et de trois.
Amen, murmura t-il.

Avant de poursuivre.



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