vendredi 24 janvier 2020

NEOM - chapitre 22



L’élimination de Strogler avait valu à Julian l’autorisation pour une semaine de pouvoir recevoir à demeure, ce qu’il fit dès mardi soir en conviant en tête-à-tête Agathe à un diner. Il passa commande auprès du réfrigérateur intelligent, et le Première Génération préposé à la cuisine s’occupa du reste. L’invitant avait auparavant demandé à l’invitée ce qu’elle goutait le plus. Elle reconnut, à peine mis un pied dans le salon, que tous ses désirs avaient été exaucés.

« T’as assuré ! Ravie, vraiment. Dis, superbe chez toi !
-       Un peu froid à mon gout, mais fonctionnel.
-       Vu le temps libre qu’ils nous laissent …
-       Chez toi c’est comment ?
-       Figure-toi que j’ai démonté leur canapé pour dormir à même le sol. Rase-motte, tu vois, le genre de la maison ! ».

Tous deux s’assirent face à face et Julian emplit les deux verres de vin.

« Un bon cru, m’a-t-on dit.
-       Ca se boit comme du petit lait. Léger, et fruité …
-       Tu t’es remise de samedi ?
-       Ca va. Un ou deux cauchemars et rien de plus. Tu sais, avant d’être là, je vivais autrefois à Paris. Jusqu’en cette année 2025 où …
-       T’étais là pendant les évènements ?
-       J’ai fait partie des rares survivants.
-       Putain t’as du vivre un enfer !
-       J’étais cloitrée chez moi, fenêtres fermées et recouvertes de planches clouées. Troisième étage. Les barbares parvenaient à escalader la façade. Le nombre de nuits où j’ai été tirée du sommeil par un carreau cassé !
-       T’as du te défendre ?
-       J’ai du tuer, Julian ! ».

Il lui servit l’entrée et la regarda avec douceur.

« Les toutes dernières années, c’était devenu un enfer à ciel ouvert, cette ville. Les gens avaient peur, t’as pas idée. Des agressions tout le temps, des meurtres à tous les coins de rue. On avait tous une peur panique des bandes de jeunes et des migrants, et puis honte aussi parce qu’on voyait aussi certains de ces migrants se faire bastonner et parfois tuer sous nos yeux par des hordes de skins. Dans le centre, t’allais au restaurant, la porte était blindée, fallait passer ta main sous une fente pour te faire contrôler la puce. T’avais des boites qui te facturaient des sommes de malade simplement pour que tu puisses rentrer chez toi en convoi militaire. La folie !
-       Pourquoi t’es restée ? Fallait partir !
-       Tu sais on s’habitue à tout quand on vit quelque part, surtout à l’insupportable. L’horreur et la chute tu la vis de tellement près, que tu ne vois pas à quel point le précipice est tout proche. Les gens, je te jure, étaient tous comme moi, inconscients. Pourtant, on ne peut pas dire que les alertes …
-       J’étais à Berlin à l’époque, ca merdait aussi mais pas autant. Je voyais les images aux JT, j’étais horrifié. J’y ai grandi et vécu longtemps tu sais. Sur la butte Montmartre. Là-haut tout paraissait calme.
-       Déjà dans les années 2015-2020 on voyait que ca clochait. Des tas de quartiers, le samedi soir surtout, tout sauf tranquille. Mais on ne voulait pas voir, faire le lien entre tous ces faits isolés, les attentats, toute cette hargne. Nous à l’époque on était tous sous pression et en même temps la tête dans les nuages. Distraits, tu vois !
-       Je vois très bien. Tu sais Agathe, j’ai connu un homme qui des années auparavant m’avait tout dit.
-       Ah bon ?
-       Ouais. Tout dans les moindres détails. Tout ce qui a suivi. J’ai jusqu’au dernier moment refusé de le croire. C’était trop dur. Bien trop dur à avaler, j’étais pas prêt.
-       C’était qui ce mec ?
-       Un … Un amant ».

Il toussa et son regard se perdit dans le vague.

« Tu le connais. Tu ne peux qu’en avoir entendu parler. Cristiano Luz.
-       T’as … T’as été son amant ?
-       Ouais. Pas longtemps. Ca a été fort. Trop fort. Je préfère ne pas te raconter ca. Je veux dire lui et moi. Mais il m’avait tout dit. Ou écrit. Parfois à la date près.
-       Putain !
-       Ouais.
-       Et … T’as voulu le revoir après … ?
-       … après la destruction de Paris ?
-       Oui.
-       Ouais.
-       Et … ?
-       Il a pas voulu.
-       Ah …
-       Il m’a simplement dit, je t’ai transmis ce qu’il fallait, mon rôle s’arrête là, aie confiance en toi, agis pour toi, guéris-toi et ça ira.
-       C’est … C’est énorme.
-       Ouais.
-       T’as du regretter …
-       Forcément !
-       Et tu …
-       Oui bien sur que je m’en suis remis, on se remet de tout. Je sais qu’il est heureux, en couple, avec le bon, enfin, il a réussi sa vie. Moi j’avais fait les mauvais choix. Je veux dire à l’époque. Mais bon, il m’avait écrit que j’avais pas le choix, que c’était comme ça, que mes choix étaient finalement les bons, qu’il fallait juste que le temps fasse son œuvre, et me conduise dans certaines situations un peu spéciales.
-       Il croyait en toi !
-       En fait plus que moi-même, ouais. ça fait drôle de te parler de ça et d’y repenser. Presque quinze ans ont passé … Et toi, dis-moi, t’es arrivée à fuir la ville quand ?
-       Un coup de bol incroyable, Julian. J’ai filé la veille du …
-       Le 22 février 2025 ?
-       Oui !
-       Purée ! ça, si c’est pas le destin !
-       J’y ai songé un nombre incalculable de fois. Oui surement. Fallait que je vive, je peux pas voir les choses autrement que comme ça.
-       Fallait qu’on se rencontre !
-       Faut croire … ».

Il les servit à nouveau tous deux et elle porta sa fourchette à sa bouche.

« Succulent. Au fond cette Cité, ce job, toi et moi …
-       Ouais.
-       Comme si tu vois, tout était écrit avant. Si tu prends les évènements à l’envers, depuis ce jour vers ta naissance, tu te dis, il y a comme un puzzle qui se constitue. Au fil des ans ce qui paraissait trouble …
-       Se précise …
-       Oui !
-       Je … Faut que je te confie un truc.
-       Dis-moi.
-       Dimanche j’ai été contacté.
-       Contacté ?
-       Par … Par des rebelles. Des … Ecoute, c’est très bizarre.
-       Ils sont dans la Cité ? Tu les as vus ?
-       Sur un écran, et puis dans la bouche d’un robot tout à fait étrange. Ils m’ont demandé de rejoindre leurs rangs. De faire des choses pour eux.
-       Quoi ?
-       Installer des mouchards dans le cœur du système.
-       Hyper risqué !
-       C’est ce que je me suis dit.
-       T’as décidé quoi ?
-       Rien.
-       Tu fais bien. ça peut tout faire péter ce truc. Ils te mettent la pression ?
-       Même pas. C’est ça qui est bizarre, ils me contactent, proposent et puis laissent le truc en plan. Je m’attendais à ce que dès le lendemain… Mais rien.
-       Ecoute, je peux rien décider à ta place, mais fais gaffe, ça peut être un piège.
-       J’y ai pensé.
-       Dans les deux cas il n’y a que des coups à prendre.
-       La seule chose que je vois c’est que si j’accepte, le jeu bouge.
-       Avec ta tête sur le billot comme perspective.
-       De toute façon, tu m’as dit que dans trois ans ils se débarrassaient de nous.
-       Autant en profiter alors de ces trois dernières années. Regarde, ce plaisir qu’on a à être ensemble. C’est pas rien.
-       Ça non ! », conclut Julian en lui souriant puis en avalant la dernière bouchée.



Aucun commentaire:

Publier un commentaire